VI
RICHELIEU ET SES COLLABORATEURS.
DE 1636 A 1652.
Richelieu, poëte dramatique.—La Comédie des Thuileries (1635).—Colletet et de Saint-Sorlin.—Caractère de ce dernier.—Ses vers sur la violette.—Sa comédie d'Aspasie (1636).—La comédie des Visionnaires (1637).—Anecdote.—Roxane.—Voiture.—Son épître à M. de Boutillier.—Anecdote relative à l'abbé d'Aubignac.—Mirame, tragi-comédie (1639).—Efforts de Richelieu pour faire réussir cette pièce.—Peu de succès de Mirame à la première représentation.—Anecdote.—Deuxième représentation.—Joie enfantine du cardinal de Richelieu.—Anecdote relative à Bois-Robert.—Europe, tragi-comédie (1643).—Tribulations de Desmarets à l'occasion d'Europe.—Richelieu sollicite la critique de l'Académie.—Sa colère.—Le public préfère le Cid à Europe.—Richelieu retire la pièce.—Le nombre des auteurs dramatiques tend à s'accroître au dix-septième siècle.—Les auteurs, les spectateurs de cette époque et ceux de l'époque actuelle.—Critique.—Les réclames.—Les premières représentations.—Les journaux.—Jodelet.—Première pièce faite en vue d'un acteur.—Auteurs contemporains de Corneille.—Bois-Robert.—Ses pièces des Apparences trompeuses, de l'Amant ridicule et des Orontes, en 1652 et 1655.—Anecdote.—La cathédrale de Bois-Robert.—Ce qui donna lieu à la pièce des Orontes.—L'abbé Boyer, célèbre par ses revers au théâtre.—Épigramme sur une de ses pièces.—Clotilde.—Agamemnon.—Anecdote.—Sonnet sur cette pièce.
L'humanité est ainsi faite que bien rarement ici-bas on se contente du lot que la nature nous a dévolu en partage. Le grand homme de guerre veut passer pour grand politique, le politique veut paraître poëte, l'historien a des prétentions à être habile stratégiste. Et chacun est plus flatté des éloges non mérités qu'on lui donnera sur la vertu qu'il veut avoir et qu'il n'a pas, que de ceux qu'il méritera par les qualités qu'il possède réellement. C'est ainsi que le cardinal de Richelieu, l'habile et illustre ministre qui a tant fait pour l'unité et la grandeur de la France, se souciait assez peu qu'on vantât ses talents administratifs, sa haute capacité d'homme d'État, le génie avec lequel il gouvernait le royaume; mais il ne pardonnait pas la plus légère critique des tragédies médiocres dont il avait ou donné le sujet ou barbouillé quelques scènes. Richelieu, le grand Richelieu, voulait être avant tout un grand poëte, il ne jalousait pas le ministre qui lui tenait tête dans les conseils de l'Europe, mais il ne pouvait souffrir qu'on lui vantât les œuvres dramatiques de Corneille. Piqué de la muse tragique, il cherchait à se faire une réputation littéraire, il s'entourait de beaux esprits, il suivait le théâtre, il composait lui-même des pièces qu'il trouvait admirables et qu'il ne pouvait réussir à faire admirer. Les travers des grands sont quelquefois bons à quelque chose. Celui du ministre de Louis XIII aboutit, entres autres mesures heureuses pour la France et pour les lettres, à la création de l'Académie.
En 1635, Richelieu, aidé des cinq auteurs qu'il faisait travailler à ses productions dramatiques, mit au monde une comédie en cinq actes intitulée: Les Thuileries. Cette pièce fut représentée dans le Palais-Cardinal avec une sollicitude toute paternelle. L'Éminence en avait arrangé lui-même toutes les scènes. Corneille, un des auteurs, plus docile à la muse poétique qu'aux volontés du ministre, avait cru devoir faire quelques changements au troisième acte qui lui avait été confié. Cela déplut à Richelieu qui lui dit:—Il faut avoir un esprit de suite. Or, par esprit de suite, Son Éminence entendait une soumission aveugle aux volontés du supérieur; ce que nous appellerions de nos jours, en termes militaires, une obéissance passive.
Chapelain avait fait le prologue, et quand tout fut prêt, le cardinal-ministre pria le poëte de lui prêter son nom, ajoutant qu'en retour, il lui prêterait sa bourse en quelque autre occasion.
En outre les cinq auteurs furent nommés avec éloge dans le prologue, ils eurent un banc spécial dans une des meilleures places de la salle, et leurs pièces étaient toujours représentées devant le roi et devant toute la cour. Ces avantages ne manquaient pas d'avoir pour eux quelque agrément.
Colletet, un des cinq de la comédie de Son Éminence, ayant porté à Richelieu le monologue dans lequel se trouve une description de la pièce d'eau des Thuileries, le ministre admira beaucoup ces trois vers:
La cane s'humecter de la bourbe de l'eau;
D'une voix enrouée et d'un battement d'aile,
Animer le canard qui languit auprès d'elle.