Richelieu courut à son secrétaire, prit cinquante pistoles, les mit dans la main de Colletet en lui disant que c'était seulement pour ces vers qu'il trouvait très-bien; mais que le roi n'était pas assez riche pour payer tout le reste.
Colletet, ravi, remercia par ces deux vers:
Armand, qui pour six vers m'a donné six cents livres,
Que ne puis-je, à ce prix, te vendre tous mes livres!
Ce Colletet, qui n'était certes pas un grand génie, quoiqu'il fût un des quarante immortels, tenait quelquefois tête à Richelieu dans des discussions littéraires. Un jour, un flatteur disait au ministre, que rien ne pouvait lui résister.—Vous vous trompez, reprit le cardinal, je trouve dans Paris même des personnes qui me résistent. Colletet, qui a combattu hier avec moi sur un mot, ne se rend pas encore. Voilà une grande lettre qu'il vient de m'écrire à ce sujet.
La seule production de Colletet est la tragédie-comédie de Cymiade, jouée en 1642, écrite en prose par l'abbé d'Aubignac et mise en vers par lui. On voit que son bagage littéraire n'a pu le charger beaucoup pour aller à l'immortalité.
Parmi les écrivains d'un mérite relatif qu'il avait à sa dévotion, se trouvait Jean Desmarets de Saint-Sorlin, né en 1595, qui dut à son crédit auprès de lui, d'être contrôleur-général de l'extraordinaire des guerres, secrétaire-général de la marine du Levant, et l'un des premiers des quarante immortels.
Desmarets avait réellement beaucoup d'esprit et d'imagination, mais une imagination déréglée qui n'enfantait habituellement que des chimères. Il donna plusieurs pièces au théâtre, et comme l'une de ses premières comédies porte ce titre: les Visionnaires, on dit de lui qu'il était le plus bel esprit de tous les visionnaires, et le plus visionnaire des beaux esprits. Il n'avait nullement de penchant pour le métier de poëte, et s'il enfourcha Pégase, ce ne fut que pressé, que contraint, en quelque sorte, par le cardinal, qui lui fournissait lui-même ses sujets de compositions dramatiques, qui y travaillait avec lui et le comblait de caresses et de faveurs. C'est Saint-Sorlin qui fit les jolis vers sur la violette de la Guirlande de Julie:
Modeste en ma couleur, modeste en mon séjour,
Franche d'ambition, je me cache sous l'herbe;
Mais si, sur voire front, je puis me voir un jour,
La plus humble des fleurs sera la plus superbe.
Aspasie, comédie en cinq actes et en vers (1636), fut le coup d'essai de Saint-Sorlin, et on peut dire qu'il en fut l'auteur bien malgré lui; voici comment: Richelieu lui ayant reconnu beaucoup d'intelligence, de facilité et d'esprit naturel, le pressa de composer quelque pièce pour le théâtre. Desmarets résista longtemps, mais il n'osa refuser au cardinal de chercher au moins un sujet convenable pour la scène. Il composa le scenario d'Aspasie.
Richelieu trouva ce scenario fort à son goût, lui donna de grands éloges et finit par dire que celui qui l'avait imaginé était seul capable de le traiter avec succès. Toutes les objections du pauvre auteur, tous ses faux-fuyants furent inutiles, il dut se résigner à devenir poëte de par Son Éminence. Il s'exécuta donc de la meilleure grâce possible, et sa pièce, représentée devant le duc de Parme, fut beaucoup applaudie par ordre du ministre qui veilla à son succès.