La grâce plaintive des poèmes de Rodenbach devient trop aisément mièvre et précieuse; elle irrite autant qu'elle charme.
Comme Rodenbach terminait ses études au collège des Jésuites de Gand, trois jeunes gens y entraient que les muses devaient bientôt distraire de travaux plus arides. Maurice Maeterlinck, Grégoire Le Roy, Charles van Lerberghe avaient entre eux d'autres affinités que celle de l'âge. Ils suivaient les cours de l'Université de Gand en 1886, et venaient de publier leurs tout premiers vers à Paris dans La Pléiade de Rodolphe Darzens (où Maeterlinck signait encore Mooris Maeterlinck), lorsqu'ils demandèrent à Rodenbach l'hospitalité de la Jeune Belgique. Le talent de l'aîné et les leurs se touchaient par quelque côté si l'on observe que tous quatre inclinaient à chanter l'âme des choses. Mais les trois amis du collège Sainte-Barbe se laissaient séduire, Maeterlinck plus que les autres, par l'art de Stéphane Mallarmé. De cette époque à peu près datent les Serres chaudes[69], petits poèmes d'un symbolisme outré et parfois incohérent, inquiets et mystérieux, annonciateurs de l'œuvre dramatique prochaine.
Mon âme est malade aujourd'hui,
Mon âme est malade d'absence,
Mon âme a le mal des silences
Et mes yeux l'éclairent d'ennui.
J'entrevois d'immobiles chasses,
Sous les fouets bleus des souvenirs,
Et les chiens secrets des désirs
Passent le long des pistes lasses.
À travers de tièdes forêts
Je vois les meutes de mes songes,
Et vers les cerfs blancs des mensonges
Les jaunes flèches des regrets.
Mon Dieu, mes désirs hors d'haleine,
Les tièdes désirs de mes yeux,
Ont voilé de souffles trop bleus
La lune dont mon âme est pleine[70].
Mon Cœur pleure d'autrefois, La Chanson du pauvre, tels sont les titres déjà pleins de souffrance des livres de Grégoire Le Roy. Regardant autour de lui les misères et les peines, il les dit, simplement, naïvement, avec une tendresse compréhensive et une résignation douce.
Dans la misère de mon cœur
Dans ma solitude et ma peine
Dans l'immémoriale plaine
De mon passé tout en douceur,
Sous un peu de lune d'amour,
Par une pâle fin de jour,
Trois blanches filles taciturnes
Plus ténébreuses, plus nocturnes
Que la polaire et vaine plaine,
Trois blanches filles ont passé
Sur un peu de lune d'amour…
Et c'est cela tout mon passé[71].
Mais:
Écoutez le joueur d'orgue
Qui traîne sa pauvre romance
À travers les heures mornes
De cet après-midi de dimanche.
Écoutez sa musique… et votre âme,
Il fait renaître le passé!
La chanson qui grince et qui pleure
Et qui n'est plus la vraie chanson,
C'est dans votre enfance meilleure,
Une heure, rien qu'une heure,
Mais là-bas, dans la bonne maison,
Écoutez l'orgue des chimères,
Voyez en vous tous les mystères
De cette musique alanguie[72].