Et tout à coup, dans le son de ma voix,
À travers l'air plein de chants et de roses,
Celle qui, de son souffle, anime toutes choses,
Doucement vint vers moi…
Et je sentis sur mon cœur embrasé.
Comme des lèvres se poser[80].

Bientôt la «Tentation» se fait plus insistante, le chant des sirènes plus invitant…

Ô Sirènes, sirènes!…
Que vous chantez bien,
Au rythme gai des flots,
Cette chanson des eaux,
Dont vos âmes sont faites,
Et qu'elle est belle,
Sur vos lèvres,
Sa vérité nouvelle!
Mais est-ce vrai, dites-moi, que vous n'avez point d'âme?
Connaissez-vous l'amour, connaissez-vous la mort?[81]

Et la mélodie ensorcelante des sirènes insinue son exquis poison:

….. Parfois, les nuits de lune,
Nous glissons sous la vague phosphoreuse, et l'une
Désire l'autre, et cherche aux profondeurs des flots,
Celle dont le parfum fit plus tièdes les eaux,
Et dont le cri voilé lointainement appelle.
Et soudain, toutes deux se trouvent et se mêlent,
Comme deux vagues qui se rencontrent et roulent
Ensemble, écument, crient, éclatent et s'écroulent,
Et sans doute est-ce là ce que l'on nomme amour.

Comme sous un baiser, les vagues à l'entour
S'apaisent, l'aube naît, une haleine se lève;
La vivante lumière a dissipé le rêve,
Les yeux couleur de mer dans la mer sont épars,
La clarté de ses eaux s'est faite leur regard.
On grandit dans les eaux, comme une fleur qui s'ouvre,
On sent parmi la mer ses lèvres se dissoudre.
Ses mains s'étendre, et sa chevelure qui fond,
Comme un flot d'or dans l'onde ou comme un long rayon.

On se sent une chose immense et qui respire,
Qui s'abaisse et s'élève, que le ciel attire
Et qu'un souffle éparpille en écumes de fleurs.
On est on ne sait quoi qui est toute la mer.
Et sans doute est-ce là ce qu'on nomme mourir[82].

La nature entière devient complice des sirènes; et la senteur des arbres, et le parfum des roses, et la caresse de l'air et le vol des oiseaux dans l'azur, mille formes de la vie obsèdent l'esprit et les sens d'Ève, l'enlacent, l'étreignent, la brisent…

Elle a commis «La Faute», elle a cueilli le beau fruit d'or:

Je l'ai cueilli! Je l'ai goûté,
Le beau fruit qui enivre
D'orgueil et je vis!
Je l'ai goûté de mes lèvres
Le fruit délicieux de vertige infini,
Mon âme chante, mes yeux s'ouvrent
Je suis égale à Dieu[83]!