Ève a cessé de croire en Dieu:

Mon âme sois joyeuse!
Il n'existe pas; Il n'existe plus.
Je le sais de la mort, je le sais de l'amour,
Je le sais de la voix qui chantait sur la mer,
Je le sais du soleil, des étoiles, des roses,
De toutes les choses qui l'ont vaincu.
Il n'existe plus. Il n'existe plus[84]!

Alors l'amour se manifeste comme une réalité; Ève l'observe, le comprend en toutes choses, elle l'exalte et le célèbre dans les fleurs, dans les souffles des airs, dans les rayons du soleil, dans «les mille voix claires des fontaines». Mais déjà elle s'identifie à toutes ces expressions de vie, elle est la fontaine, elle est le vent, elle est la fleur, elle est le beau pommier du Paradis, comme elle est la belle nuit bleue, elle est l'univers entier. Les mots ne suffisent plus à rendre la frénésie de son délire, Ève danse maintenant dans la belle nuit bleue, sous la lune qui se lève, Ève danse et danse et chante…

Et je danse et je chante et danse encore
Je danse nue éblouie et superbe
Comme un serpent dans les hautes herbes.
Je rampe et rampe dans les airs
Comme une flamme de l'enfer.

Je danse ailée, frémissante et sonore,
Au fond du tourbillon vivant,
Du tourbillon qui me dévore,
Du tourbillon où je descends.

Je danse jusqu'à ce que j'en sois lasse,
L'âme enivrée et chancelante
Du vin de la danse,
Et du vin de mon sang[85].

Ô la suavité de cette musique enjôleuse! Et la magie de ce rythme! Ô cette apothéose féerique de la femme, en qui se confondent toutes les énergies, toutes les tendresses de la nature glorieuse!

Ève sait, mais Ève est triste de savoir. Depuis qu'elle a pénétré le mystère, l'Éden change d'aspect et se vide de bonheur. Alors, Ève désire la mort, Ève appelle la mort et l'ange Azraël vient:

Il souffle la flamme, éteint le bruit,
Met le silence de sa bouche
Sur la bouche qui sourit,
Et pose doucement, sur le cœur qui s'apaise
Sa main qui ne pèse
Pas plus qu'une fleur[86].

Telle est la Chanson d'Ève. «Poète de l'ineffable», écrit Albert Mockel, de Charles van Lerberghe: on ne saurait mieux dire. Chez lui, tant de trésors échappent à la critique et ne relèvent que du cœur! Il faut lire sa Chanson d'Ève et la sentir, non point la commenter. Elle ne peut vraiment se comparer à rien[87], ni à une peinture de Botticelli, ni à une symphonie; elle est bien un peu tout cela, mais surtout, dans une atmosphère diaprée et irisée, l'éternelle chanson de l'âme humaine, qui bouleverse profondément et nous élève vers la beauté claire. En elle se devinent les velléités, les indécisions, les pudeurs, les désirs, les témérités, les triomphes, les ivresses de la vie, puis ses désillusions, ses lassitudes… Mais le paganisme de van Lerberghe est nimbé d'un mysticisme édifiant, les descriptions capiteuses de son Éden semblent purifiées par la caresse des anges et les voluptés terrestres comme spiritualisées… À l'admirable Chanson d'Ève je dois d'avoir éprouvé, peut-être, le sens mystérieux de ces mots: «puissance de la grâce».