Entre Charles van Lerberghe et Albert Mockel qui l'aima au point de lui consacrer l'une des études les plus ferventes que je connaisse, l'amitié n'était pas le seul lien. Leurs talents voisinent et Mockel peut légitimement représenter aujourd'hui le poète disparu.

Albert Mockel, l'un des tout premiers, écrivit en vers libres et je n'en vois point qui se soient autant inspirés de la musique. Lui, chante plus qu'il ne peint[88]. Chantefable un peu naïve et Clartés évoquent des cahiers de lieder.

Mockel se maintient constamment, selon l'expression imagée de Tancrède de Visan, en état «d'aspiration lyrique».

Mockel, écrit son distingué commentateur[89], par sa thèse de l'aspiration poursuivie à travers les transformations d'une âme en perpétuel devenir, nous aura permis de noter un des plus curieux états d'esprit poétique manifesté à la fin du XIXe siècle et qui pourrait se formuler ainsi: le lyrisme symboliste est un lyrisme d'intuition ou d'immanence qui, au moyen de rythmes associés, s'efforce de mouler aussi étroitement que possible l'inspiration subjective du poète sur les manifestations extérieures de la réalité mouvante; autrement dit: de conjuguer dans le même transport la vie, qui est mobilité, continu, etc., avec l'expression de cette vie dans une conscience individuelle.

Chantefable un peu naïve et Clartés illustrent cette conception. D'abord l'ingénuité de l'adolescence se trouble de toutes les manifestations successives de la vie. Puis les visions deviennent plus précises, sans jamais s'immobiliser toutefois. La nature offrant un renouvellement perpétuel d'impressions fugitives, l'âme du poète doit s'assouplir et changer comme la nature. L'onde fuyante, dont maintes pages de Mockel décrivent le cours, prend la signification d'un symbole essentiel.

Mockel a l'esprit précis, méticuleux, avide des finesses les plus subtiles; pour atteindre un but, il répugne aux lignes droites, les chemins compliqués lui plaisent qui invitent à fouiller la contrée avec soin; parfois la simplicité de l'œuvre en souffre, mais peu de poètes possèdent, au même degré, le tact, l'intuition, surtout ce charme berceur, enlaçant, féminin sans trop de mièvrerie, auquel on ne résiste guère:

De loin, de loin, on ne sait d'où
Un homme arriva qui portait une lyre,
Et ses yeux étaient clairs comme ceux d'un fou,
Et il chantait, et il chantait,
Aux cordes brèves de la lyre,
L'amour des femmes, le vain languir,
Sur sa lyre[90].

Je regrette de ne pouvoir faire connaître tout le délicieux «Mai
Juvénile»[91];

Vois, disait-il.—Écoute, disais-je,
Écoute la mélodie immense!…
Des voix s'élèvent, en longues haleines,
Et l'aube en rumeur est pleine de conseils;
Écoute: tout chante! C'est l'heure de vivre,
Et là-bas, saluant l'aurore non pareille,
Le bois harmonieux se dédie au soleil.
L'air ondule aux lointains sonores de l'azur,
Sur les rayons comme sur des lyres,
Naissent et glissent des cantilènes,
Et la terre et le ciel entrelacent leurs thèmes.
Écoute le désir dont frémit la ramure:
Il n'est pas une feuille au vent qui ne vibre
Et parmi les tumultes aériens d'ailes
En toute voix ouïe est une âme qui s'éveille[92].

Fernand Séverin n'arbore point le drapeau du symbolisme, mais sa fraîcheur, son incomparable «don d'enfance» permettent de l'associer à van Lerberghe et à Mockel. Parmi les poètes belges, Séverin est l'un des plus sensibles, des plus émus. Très attaché à la forme classique, il ne donne jamais l'impression de la monotonie tant son cœur déborde de candide tendresse. Il s'émerveille de toutes choses comme s'il n'avait jamais vu le monde et trouve, chaque fois, de nouveaux accents pour traduire ses extases ou ses rêveries: