D'abord les lieux habités sont demeurés les mêmes. De fermes ou de châteaux, ils sont devenus villes: mais c'est sur le même point que l'homme a travaillé.

Voici Liège, incontestablement une des villes, dans le monde moderne, qu'on dirait la plus indépendante de l'histoire primitive, celtique ou romaine; Liège, qui semble ne devoir sa prééminence qu'au vigoureux labeur de ses sociétés humaines depuis le Moyen Age. Pourtant, ce point de la Belgique fut prépondérant dès les temps les plus reculés. Sous les Francs, c'est là qu'exista cette villa d'Héristal d'où est partie la grande dynastie carolingienne. Sous les Romains, Héristal était le centre d'un énorme domaine, dont la dynastie carolingienne n'a été sans doute que l'héritière. Et sous les Gaulois, Ambiorix, qui a commandé au pays, a habité près de là, à Jupille peut-être, ou plutôt à Héristal même. Ambiorix, les Carolingiens, Liège enfin, c'est d'un même coin de terre que ces trois puissances sont sorties.

Entre la villa romaine et la ville actuelle de Belgique, il ne faut pas établir des oppositions irréductibles. Nous savons un peu ce qu'étaient ces villas d'Héristal, de Jupille, d'Antes, etc., nous pouvons compléter nos notions directes par la comparaison avec les villas du reste de la Gaule, comme celle de Chiragan en Languedoc. C'étaient, ces villas, un amas de bâtisses variées, où, à côté de la demeure du maître, s'entassaient des centaines de feux de serviteurs, ouvriers agricoles, et, notez bien ceci, ouvriers industriels. On y travaillait le métal et la terre. Des ateliers y produisaient sans cesse ustensiles ou bijoux. C'étaient déjà des usines en effervescence. On s'y activait sous les ordres d'un maître, et non sous la discipline d'une cité: mais enfin on sentait déjà sur ces lieux l'intensité de cette manufacture collective qui est aujourd'hui une des forces de la Belgique. Et chaque jour je crois davantage que cette force industrielle remonte au plus lointain passé, date de bien au delà d'un millénaire, et par là n'en est que plus durable, plus étroitement liée à la nature des choses du pays.

Cette Belgique primitive, romaine et préromaine, relevait, comme la nôtre, des deux civilisations voisines, la gauloise et la germanique. Dès le début de sa vie connue, et du fait même de sa situation d'angle au contact de deux peuples, elle a participé de l'une et de l'autre.

Je me borne ici à citer les faits certains. Dans la région qui forme aujourd'hui la Belgique, habitaient les Morins et les Ménapes de Flandre et Brabant, qu'on dit Gaulois, les Nerviens de Hainaut et les Eburons ou Tongres de Hesbaye, quelques Trévires des Ardennes, tous ceux-ci à moitié germains. Et c'est le même dualisme que maintenant, entre gens de langue française et gens de langue flamande.

Avec l'étrange différence que voici. De nos jours, l'élément linguistique d'origine germanique, c'est du côté de la mer qu'il apparaît, là où étaient autrefois les Ménapes et les Morins. Et ceux-ci étaient censés d'origine gauloise, tandis qu'on attribuait des affinités germaniques aux peuples de la Meuse et de la Sambre, Nerviens et Eburons, lesquels correspondent, de nos jours, aux populations à langue française. Il y a eu interversion d'influences, d'éléments ethniques ou linguistiques. L'histoire de M. Pirenne nous montrera comment cela s'est produit. Autrefois, les Germains venaient surtout de la Moselle, des forêts, par voies transversales d'entre Maëstricht et Trêves; les Gaulois s'étendaient surtout le long de la mer, s'arrangeant pour être le plus possible les maîtres de la rive océanique, d'en occuper tous les ports et les salines. Plus tard, c'est semble-t-il, le contraire qui s'est produit. Le monde allemand a à son tour suivi les bords de la mer du Nord, attiré comme par un chemin d'appel par ses eaux si passagères; et les Français sont tout naturellement descendus par la célèbre vallée de Sambre-et-Meuse, que le seuil du Vermandois met en rapports directs et rapides avec le foyer parisien.

Cette opposition acquiert, aux yeux de l'histoire, une importance considérable. Si cette région de Belgique a été divisée de façon si différente entre Germains et Gaulois, Allemands et Français, mais si elle a toujours été divisée, c'est que cette division, ce partage entre deux langues et deux sortes d'habitudes est fatal et nécessaire, et une loi inévitable de sa situation naturelle.

Quoi donc? ce sera donc toujours un peuple métis, fait moitié de Flamands et moitié de Wallons, comme autrefois moitié de Ménapes et moitié de Nerviens?

Mais quel déshonneur y a-t-il dans le métissage? Il n'est point de peuple au monde, pas même ni surtout le nôtre, le peuple français, qui ne soit un mélange. Chez nous, depuis des milliers d'années le flot des envahisseurs d'outre-Rhin n'a cessé de se rencontrer avec le flot d'émigrants d'outre-montagnes. Et il n'a pas empêché que la France n'ait pour l'éternité la plus séduisante des physionomies personnelles. Et le bilinguisme de la Belgique ne l'empêche pas d'être une nation, individuelle et originale. Ce qui fait l'originalité d'un peuple, c'est la façon dont il travaille avec les éléments divers que la race ou la langue lui apportent. Il est à lui-même son Prométhée, suivant le mot étincelant et juste de Michelet. Or il n'y a pas en ca moment dans l'Europe de peuple qui, au même degré que la Belgique, travaille à la fois son âme et sa terre, qui vive davantage de l'école, du foyer et de la forge. Laissez-le faire quelques années encore, et il sortira de là l'individualité nationale la plus intéressante, la plus sympathique qu'on puisse voir.

Ce sont des fous ou des misérables, ceux qui parlent de supprimer, de démembrer la Belgique. Nul n'a le droit de toucher aux nations qui tiennent à vivre. Former sur elles des projets de conquérant, ce serait un crime contre la société humaine et la vie divine du monde, crime aussi grand «que de tuer son père ou de brûler le Capitole», comme disait Marc-Aurèle.