Ce bilinguisme qu'on invoque parfois contre les destinées de la Belgique est au contraire une force de plus. Il lui permet de recevoir deux influences, de connaître plus de faits et d'attitudes, de savoir et de pouvoir davantage. Les métissages font souvent les plus fortes espèces d'hommes. Les Grecs le savaient bien, et, dans leur façon imagée de traduire les faits qu'ils observaient, ils faisaient d'Hercule le père de tous les métis. Les plus vigoureux des soldats de Carthage ont été les Lybiphéniciens, et si les Gaulois ont été d'abord si puissants dans le monde, c'est parce qu'ils furent des Celtoligures.

Que ne fera-t-on pas un jour du mélange de l'esprit français et de l'esprit germanique, chacun ayant sa vertu propre, et droit tous deux à une égale admiration? La Belgique est là pour faire ce mélange, d'où il sortira, grâce à elle, quelque chose de plus que les deux éléments initiaux.

Car la situation et le sol de la Belgique fourniront toujours quelque chose qui ne viendra pas des pays voisins. Elle donnera l'aspect propre de ses forêts des Ardennes, qu'on ne retrouve nulle part ailleurs, celui de ses terres basses de Bruges, de ses longs rochers du pays nervien; elle donnera ce que j'ai constaté ici tout d'abord, cette laboriosité municipale qui rappelle Athènes et Corinthe. Et puis, il ne faut pas l'oublier, cette Belgique regarde l'Océan, elle est une façade sur la mer la plus passagère du Nord, le seul point de l'Atlantique,—entre Calais et Hambourg,—qui par l'intensité du trafic puisse ressembler à la mer Égée du monde antique.

Cet élément maritime explique bien des choses dans l'histoire de la Belgique. J'ai déjà dit qu'il y expliquait la venue des Gaulois. En même temps qu'ils occupaient le sud de l'Angleterre, ils ont voulu se maintenir sur les terres d'en face: Tamise et Escaut, qui se regardent, devaient être unis. Pareille chose s'est produite au temps des Romains de l'Empire. Ceux-ci ont tenu, tout de suite, à conquérir les rivages de la Flandre. C'est là qu'ont eu lieu les premières expéditions des proconsuls ou des légats. Ils ont rêvé de faire de la mer du Nord une mer romaine, et ce rêve est peut-être antérieur à celui d'une conquête de la Germanie. Et depuis, tous les souverains du pays, jusqu'à l'avant-dernier roi, ont bien compris que d'une certaine maîtrise de la mer dépend le sort ou l'originalité du pays.

Tout cela fait que, même dans ses œuvres françaises, même dans ses œuvres flamandes, la Belgique ne sera ni le reflet de la France, ni le reflet des influences germaniques. Ce qu'elle apporte de sien, ce qu'elle crée à l'aide de combinaisons nouvelles, c'est à l'auteur de ce livre à nous le montrer.

Voilà plus ou près de trente ans que j'ai été moi-même en contact pour la première fois avec la littérature française de la Belgique. Il s'agissait, bien entendu, de livres d'érudition. C'est lorsque, débutant dans l'étude de l'antiquité classique, je connus le traité de Droit public romain, du regretté Willems, Entre ce livre et les chefs-d'œuvre de Maeterlinck, il y a évidemment un abîme: rien n'est plus concis, sec, dur presque, que le livre de Willems. Mais tout de suite, un apprenti érudit est émerveillé en l'ouvrant. Cela est d'une clarté, d'une précision, d'une fermeté prenante et stable qui ne laisse aussitôt aucun doute à la pensée: c'est du meilleur des habitudes françaises. Et à côté de cela, quelle sûreté d'informations, quelles recherches bibliographiques, quelle maîtrise de la matière! c'est du meilleur de la discipline allemande.

Je n'ai pas assez étudié l'histoire de l'érudition en Belgique pour savoir ce qu'elle doit à Willems, J'ai cependant la persuasion que c'est beaucoup. En tout cas, chez tous ceux d'outre-Ardennes qui s'occupent de Rome et de Grèce, il me semble sentir fortement son influence. Elle est visible, franchement avouée, chez M. Waltzing, de Liège, et dans toute l'école philologique qui se réclame de ce dernier.

Le beau travail qu'elle a livré! Waltzing, dans son livre sur les Corporations romaines, nous a donné un pur chef-d'œuvre d'érudition, admirablement disposé et composé, sobrement écrit, où rien n'arrête et ne fatigue la recherche, d'une conscience, d'une probité, d'une véracité étonnantes. De là sont sortis tous ces mémoires sur les Préfets des Ouvriers, sur les Collèges de Jeunes Gens, sur les Collèges de Vétérans, œuvres des élèves de Waltzing, et qui valent et passent les fameuses thèses allemandes. Comme je comprends que Liège ait voulu célébrer, il y a quelques années, le jubilé de M. Waltzing!

La bonne et belle besogne qui se fait dans cette Université de Liège! Elle a ses revues, elle a ses traditions, et, si jeune qu'elle nous paraisse, j'y sens un patriotisme universitaire qui manque encore à nos facultés françaises. Nous avons beaucoup à prendre et à apprendre de la Belgique.

Le travail local m'a paru mieux organisé que chez nous; des fédérations de sociétés se sont fondées d'où il résulte une saine entente et des recueils utiles. Chaque ville un peu importante a son association scientifique et ses publications. D'ici à vingt ans, si cela se maintient, l'exploration et l'inventaire historique de la Belgique seront choses faites.