La Multiple splendeur pourrait bien demeurer l'œuvre essentielle de Verhaeren. Du moins la chérit-il fort, car elle traduit intensément son panthéisme délirant, sa ferveur acharnée.

Nous apportons, ivres du monde et de nous-mêmes,
Des cœurs d'hommes nouveaux dans le vieil univers.
Les dieux sont loin et leur louange et leur blasphème;
Notre force est en nous et nous avons souffert[119].

Ces vers résument toute la philosophie de Verhaeren.

Elle reparaît dans le livre suivant, Les Rythmes souverains[120], également ardente, mais enveloppée d'une forme plus paisible. J'entends éclater dans La Multiple splendeur l'hymne triomphant et désordonné du pèlerin qui, parvenu au sommet de la montagne, après une ascension longue et tumultueuse, découvre à l'infini de lumineux horizons. Les Rythmes souverains attestent une félicité aussi radieuse, seulement le voyageur s'est reposé, il a ordonné un peu ses sensations; désormais, il exaltera moins son «moi» que les gestes héroïques de l'activité humaine, passés ou présents; les saccades diminueront au profit d'une harmonie jusqu'alors inconnue. Presque toujours l'inspiration, souvent fougueuse cependant, des Rythmes souverains, revêt une belle allure classique, ample et souple. Mais Verhaeren n'aurait sans doute jamais créé des chefs-d'œuvre tels que Le Paradis, Hercule, Les Barbares, Michel-Ange, Le Maître, s'il n'avait laissé jadis caracoler furieusement Pégase; aux poussées chaotiques d'antan, il doit de libérer son alexandrin des banalités et des fadeurs. D'autre part, je considère Les Rythmes souverains comme la conséquence du séjour prolongé de Verhaeren en France. Cette «Légende des siècles» exhale un parfum des plus latins, auquel contribuent et les sujets, empruntés pour la plupart à l'antiquité, et la manière dont ils se développent. L'influence de notre culture s'affirme brillamment: Verhaeren en convient; même il se plaît à reconnaître que l'eurythmie de son livre doit beaucoup à l'ordonnance et aux proportions du parc de Saint-Cloud où il habite une partie de l'hiver.

Aussi bien, Les Blés mouvants, recueil récent de pastorales, de scènes champêtres, de chansons mystiques, témoignent, avec évidence, d'un tempérament qui, sans rien abandonner de sa naturelle exubérance, s'exprime en une langue infiniment plus assagie et plus châtiée.

Aux côtés de l'œuvre que nous venons de signaler s'en dressent deux autres, moins imposantes certes, non moins importantes: une épopée, Toute la Flandre dont les cinq livres Les Tendresses premières[121], La Guirlande des dunes[122], Les Héros[123], Les Villes à pignons[124], Les Plaines[125], glorifient le pays natal, non plus comme Les Flamandes à travers des souvenirs de musée, mais après l'expérience de la vie et la découverte du monde; une trilogie intime, Les Heures claires[126], Les Heures d'après-midi[127], Les Heures du soir[128]. Cette fois, Verhaeren délaisse l'univers; il nous confie son amour pour la compagne admirablement compréhensive qui, l'ayant sauvé de la noire détresse, illumine son labeur et sa vie. Aux fanfares retentissantes succède un chant discret; l'orchestre cesse de bondir, nous n'entendons que les notes mélodieuses du violon. Exquis petits poèmes! Et comme ils s'imprègnent d'une dévotion respectueuse et brûlante! Et comme ils fleurent bon! Et comme ils caressent doucement! «Ô la tendresse des violents!» s'écrie Léon Bazalgette[129]:

Chaque heure où je pense à ta bonté
Si simplement profonde,
Je me confonds en prières vers toi.
Je suis venu si tard
Vers la douceur de ton regard
Et de si loin, vers tes deux mains tendues,
Tranquillement, par à travers les étendues!
J'avais en moi tant de rouille tenace
Qui me rongeait, à dents rapaces,
La confiance;
J'étais si lourd, j'étais si las,
J'étais si vieux de méfiance,
J'étais si lourd, j'étais si las
Du vain chemin de tous mes pas.
Je méritais si peu la merveilleuse joie
De voir tes pieds illuminer ma voie,
Que j'en reste tremblant encore et presque en pleurs,
Et humble, à tout jamais, en face du bonheur[130].

Nous eûmes l'occasion, au début de ce chapitre, d'associer au mot romantisme le nom de Verhaeren Sans aucun doute, le poète des Villes tentaculaires fait souvent songer à Hugo, dans ce livre et dans d'autres. Ils ont, tous les deux, le souffle, la force, le goût de l'énorme, le sens de l'épique. Ils sont tous les deux de gigantesques forgerons d'images, de prodigieux évocateurs et leurs vers ressemblent parfois à des chevauchées fantastiques éclairées de foudroyantes visions. Mais la puissance de Verhaeren s'excite plus que celle de Hugo: elle se cabre, va volontiers jusqu'au fracas. Pour lui, tous les phénomènes prennent des proportions titaniques et terrifiantes. Voilà bien, selon la belle expression d'Albert Mockel, le poète du paroxysme! Il aperçoit les routes et les bois, les foules et les villes à travers une perpétuelle hallucination. L'univers l'émeut à ce point qu'il l'exaspère, le transfigure avec passion. Certaines forces naturelles l'attirent et le troublent singulièrement, la mer, le vent:

Si j'aime, admire et chante avec folie,
Le vent,
Et si j'en bois le vin fluide et vivant
Jusqu'à la lie,
C'est qu'il grandit mon être entier et c'est qu'avant
De s'infiltrer, par mes poumons et par mes pores,
Jusques au sang dont vit mon corps,
Avec sa force rude ou sa douceur profonde,
Immensément, il a étreint le monde[131].

Mais surtout, Verhaeren extrait d'une quantité de travaux matériels, en particulier de l'industrie moderne, une poésie profonde que beaucoup ne soupçonnaient guère[132]. Au cours de ses voyages, il a vu Londres, Hambourg, Marseille; après Paris, il a connu Berlin, Dresde, Vienne, l'Italie, l'Espagne et toujours il s'est promené par les quartiers ouvriers et populeux, toujours il a rôdé près des fabriques ou des docks. Et les foules, et les villes, et dans les villes, l'or, l'or magique qui hypnotise tant d'hommes, et les usines, et les gares, et les trains, et les quais des ports, et les steamers qui crachent la fumée prennent pour Verhaeren, pour nous aussi maintenant, une signification splendidement lyrique. Disséminés dans toute l'œuvre, maints poèmes clament ces foules, ces villes, cet or. Verhaeren en est hanté.