Puis, nous traversons les quartiers mal famés du port où:

Des commères, blocs de viande tassée et lasse,
Interpellent, du seuil des portes basses,
Les gens qui passent[112];

Voici la Révolte:

La rue, en un remous de pas,
De corps et d'épaules d'où sont tendus des bras
Sauvagement ramifiés vers la folie,
Semble passer volante,
Et ses fureurs, au même instant, s'allient
À des haines, à des appels, à des espoirs;
La rue en or,
La rue en rouge, au fond des soirs[113].

Admirables poèmes, haletants et convulsés, par quoi toute la vie d'aujourd'hui se trouve glorifiée superbement! Ce pilote, naguère désorienté, dont le navire faillit sombrer, dirige d'un œil confiant, d'un geste sûr, et contemplez: il a hissé le grand pavois! Éteints, les flambeaux noirs! Maintenant, c'est la volonté, maintenant, c'est l'ardeur, maintenant, c'est la merveilleuse folie du monde que Verhaeren veut hurler! L'ancien désespéré entonne l'hosanna, devient le chantre délirant de l'enthousiasme. La foi nouvelle s'accentue dans les Visages de la Vie[114] grandit dans Les Forces tumultueuses[115], où s'entrechoquent toutes les énergies humaines, où surgissent toutes les audaces. Vigoureuse et vaillante, la sève jaillit, une autre religion est née, celle des hommes et de l'univers:

Celui qui me lira dans les siècles, un soir,
Troublant mes vers, sous leur sommeil ou sous leur cendre,
Et ranimant leur sens lointain pour mieux comprendre
Comment ceux d'aujourd'hui s'étaient armés d'espoir;

Qu'il sache avec quel violent élan, ma joie
S'est à travers les cris, les révoltes, les pleurs,
Ruée au combat fier et mâle des douleurs,
Pour en tirer l'amour, comme on conquiert sa proie.

J'aime mes yeux fiévreux, ma cervelle, mes nerfs
Le sang dont vit mon cœur, le cœur dont vit mon torse;
J'aime l'homme et le monde, et j'adore la force
Que donne et prend ma force à l'homme et l'univers[116]!

La Multiple splendeur[117] est un feu d'artifice de soleils. Elle apothéose de ses rayons éblouissants la résurrection du poète. Comme il aime la vie!

Tout m'est caresse, ardeur, beauté, frisson, folie,
Je suis ivre du monde et je me multiplie
Si fort en tout ce qui rayonne et m'éblouit
Que mon cœur en défaille et se délivre en cris[118]!