Se replier, s'appesantir et se tasser
Et se toujours, en angles noirs et mats, casser

succèdent, sinon encore la parfaite santé, du moins des dispositions plus calmes, annonciatrices de la convalescence prochaine. Et voici Les apparus dans mes chemins (1891), puis Les Campagnes hallucinées (1893) avec leurs extravagantes «Chansons de fou» et leurs évocations angoissantes de paysans, de malades, de mendiants par les plaines là-bas, et leurs expressions qui vous labourent la chair, comme des crocs.

Ils s'avancent, par l'âpreté
Et la stérilité du paysage,
Qu'ils reflètent, au fond des yeux
Tristes de leur visage;
Avec leurs bardes et leurs loques
Et leur marche qui les disloque,
L'été, parmi les champs nouveaux,
Ils épouvantent les oiseaux;
Et maintenant que décembre sur les bruyères
S'acharne et mord
Et gèle, au fond des bières
Du cimetière,
Les morts,
Un à un, ils s'immobilisent
Sur des chemins d'église,
Mornes, têtus et droits,
Les mendiants, comme des croix[109].

Les Villages illusoires (1895) sont un livre très symboliste. Verhaeren chante les petits métiers de Flandre en leur attribuant un sens général, éternel. Le fossoyeur, le forgeron, les cordiers, les pêcheurs représentent autant d'idées emblématiques. J'aime particulièrement le poème du «Passeur d'eau», allégorie de l'effort vers un rêve dont la réalisation, sans cesse, échappe.

Par Les Villes tentaculaires, parues également en 1895, se déchaînent les passions qui enfièvrent une cité. Non loin des usines:

Se regardant de leurs yeux noirs et symétriques

la Bourse s'affole:

Oh l'or! là-bas, comme des tours dans les nuages,
Comme des tours, sur l'étagère des mirages,
L'or énorme! Comme des tours là-bas,
Avec des millions de bras vers lui,
Et des gestes et des appels la nuit
Et la prière unanime qui gronde,
De l'un à l'autre bout des horizons du monde[110]!

Ailleurs:

C'est un bazar tout en vertiges
Que bat, continûment, la foule, avec ses houles
Et ses vagues d'argent et d'or;
C'est un bazar tout en décors,
Avec des tours de feux et des lumières,
Si large et haut que, dans la nuit,
Il apparaît la bête éclatante de bruit
Qui monte épouvanter le silence stellaire[111].