Le corps nerveux, bandé, comme prêt à bondir, une certaine brusquerie dans sa démarche pesante de paysan têtu, le visage maigre profondément labouré de rides, une moustache formidable, à la gauloise, où s'emmêlent aux fils d'or des fils d'argent, le regard vif et clair, Verhaeren révèle une nature étonnamment candide et spontanée. Impulsif, généreux, avide d'activité nouvelle, il donne l'impression de la santé physique et morale. Il crée de la joie autour de lui.

En lisant l'œuvre de Verhaeren, on reste étonné tout d'abord de sa puissance et de son universalité. Il n'est point, comme ceux que nous quittons, le poète d'un sentiment, l'artiste d'une «manière». Tour à tour grave et brutal, tendre et emporté, il chante tous les sentiments et tous les enthousiasmes; il n'a pas une voix, il en a cent; les multiples vibrations de l'orgue résonnent en lui… L'homme qui écrivit Les Moines et Les Villages illusoires fit aussi Les Villes tentaculaires et Les Rythmes souverains; Les Heures claires, La Multiple Splendeur, Les Blés mouvants sont dus à l'auteur des Débâcles et des Flambeaux noirs

Né le 21 mai 1855 à Saint-Amand, près d'Anvers, Émile Verhaeren entra, à quatorze ans, au collège Sainte-Barbe de Gand, où il devait rencontrer Georges Rodenbach. Il y reçut une solide instruction classique, mais les Pères Jésuites ne toléraient guère de poètes modernes et c'est la nuit, au dortoir, à la lueur d'une pauvre chandelle, que le jeune pensionnaire dévorait, en cachette, Alfred de Musset et Victor Hugo. En quittant le collège, Verhaeren s'en fut étudier le droit à l'Université de Louvain: il voulait devenir avocat, ou du moins, entretenait-il sa famille dans cet espoir, pour éviter de prendre la succession de son oncle, à la tête d'une importante huilerie. En vérité, les Muses l'occupaient déjà plus que les articles du Code. Après quelques rares et insignifiantes plaidoiries, il déserta le prétoire pour gravir les pentes autrement prometteuses du Parnasse.

Les Flamandes paraissent en 1883. Ce recueil, d'une facture toute parnassienne, indique un peintre rutilant, un coloriste sanguin. C'est en se promenant dans les musées, en admirant les belles formes grasses de Rubens et les kermesses endiablées de Téniers que Verhaeren conçut ses poèmes, je voulais dire ses tableaux, à la gloire de truculente mère Flandre. Le livre fut remarqué et discuté: il affirmait un tempérament. Trois ans plus tard, Les Moines exaltaient l'autre caractère de la nature flamande, le caractère religieux. Ainsi, les deux premières œuvres de Verhaeren, malgré leur forme très latine, apparaissent comme essentiellement représentatives de sa race.

À ce moment, survient dans la vie du poète une crise de neurasthénie, provoquée par des troubles stomacaux, que reflètent des livres aux titres sinistres, Les Soirs (1887), Les Débâcles (1887), Les Flambeaux noirs (1890). On sent, dans cette sombre trilogie, toute la détresse révoltée d'une âme qui ne croit plus, pour laquelle persévérer dans sa souffrance et la creuser devient une jouissance satanique:

Le soir, plein de dégoûts du journalier mirage,
Avec des dents, brutal, de folie et de feu,
Je mords en moi mon propre cœur et je l'outrage
Et ricane, s'il tord son martyre vers Dieu[107].

Ou bien:

… Sois ton bourreau toi-même;
N'abandonne l'amour de te martyriser,
À personne, jamais. Donne ton seul baiser
Au désespoir; déchaîne en toi l'âpre blasphème;
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . [108]

Comme, d'autre part, à cette époque, Verhaeren séjourne souvent en Angleterre, la révélation des villes industrielles et des ports l'impressionne au point que son imagination malade transforme les spectacles quotidiens en colossales et démentes apparitions. Aussi bien, il commence à se libérer des lois prosodiques qui entravaient la traduction libre de ses sensations désordonnées.

Mais le vent de folie s'apaise; au besoin de