Ils font frissonner d'effroi, les drames de Maeterlinck…[142] Paysages irréels, demeures fantastiques, situations invraisemblables, petits êtres aux attitudes étranges, aux gestes inachevés, aux propos hallucinés qui, toujours, ont peur… Qu'arrivera-t-il?… Nous pressentons constamment un malheur prochain, nous vivons en état d'épouvante…
Toutefois, cette épouvante provient aussi de notre certitude inconsciente qu'une force dissimulée mais inéluctable se manifestera, le moment venu, pour broyer les fragiles héros de la tragédie: la mort habite le théâtre de Maeterlinck, y règne en despote. C'est elle, le personnage principal; où ne la trouve-t-on? Souvenez-vous de La Princesse Maleine, de L'Intruse, des Aveugles[143]. Souvenez-vous de Pelléas et Mélisande[144] et d'Alladines et Palomides et d'Intérieur[145] et de La Mort de Tintagiles et d'Aglavaine et Sélysette. Parfois, dans Pelléas et Mélisande ou Aglavaine et Sélysette, nous espérons la voir, enfin, céder à l'amour, mais elle reprend bientôt ses droits d'autant plus durement qu'elle eut l'air, un instant, de les abandonner.
Maintes fois, l'histoire du théâtre offrit le spectacle de la mort impitoyable. Les tragiques grecs, par exemple, mettent en scène une Fatalité également tyrannique. Tout de même, elle ne trouble pas tant… En effet, chez Eschyle ou Sophocle, la lutte entre l'[Grec: Anagkê] et les hommes semble plus équilibrée: les victimes résistent et se défendent, elles donnent l'impression, sinon d'une force, au moins d'une énergie. Oreste, Ajax s'insurgent contre leur destin, les personnages de Maeterlinck le subissent. Et comment ne le subiraient-ils point eux, si frêles, si délicats, sans volonté, sans direction; égarés, dirait-on, dans un monde imaginaire; dont les sensations vagues se formulent mal, mais fuient spontanément de leur organisme débile! Les pauvres marionnettes, effarouchées, inquiètes et gauches, les pauvres et tendres marionnettes, touchantes infiniment dans leur candeur timorée! Elles ressuscitent, par leurs poses, les grâces innocentes des primitifs; nous connaissions Pelléas, Mélisande, Alladines, Palomides: van Eyck, jadis, peignit leurs figures douces et sur les toiles de Sandro Botticelli vacillaient déjà leurs silhouettes timides. Inoffensives victimes, la Fatalité les écrase: devinent-elles plus la cause de leur mort qu'elles ne se doutaient de leur raison de vivre?…
Le tragique ne résulte pas exclusivement dans le théâtre de Maeterlinck de cet acharnement du destin sur d'impuissantes proies. Souvent,—songez à La Princesse Maleine, à L'Intruse, à Intérieur,—il naît de ce que nous, spectateurs ou lecteurs (je reproduis ici les expressions de Jules Lemaître), «savons qu'il est arrivé malheur à l'un des personnages et que celui-ci l'ignore et que nous attendons qu'il le sache»[146]. Intérieur me paraît, en ce sens, un pur chef-d'œuvre. Au fond d'un jardin, une maison; dans la chambre du rez-de-chaussée la famille groupée autour de la lampe, le père, la mère, deux filles. Un vieillard et un étranger s'avancent dans le jardin, ils se dissimulent, causent à voix basse, ils sont inquiets. Ils ne quittent pas des yeux la famille qui veille, tremblent si les jeunes filles s'approchent de la fenêtre, si le père remue… Ils hésitent à entrer, ils n'osent pas… La jeune fille dont ils parlent avec émotion était leur fille, à ces parents si paisibles, là, sous la lampe! C'est qu'ils ne l'attendent que le lendemain et ne s'inquiètent point… Comment leur faire connaître la catastrophe, leur apprendre que leur fille s'est noyée?… Le vieillard veut entrer, il n'en trouve pas la force; et pourtant, dans un instant peut-être, des paysans arriveront avec l'enfant morte… Mais non, on ne saurait dire une si affreuse chose à des êtres pleins de confiance, qui n'appréhendent rien! Ils ont pris tant de précautions, ils ont mis aux fenêtres des barreaux de fer, consolidé les murs, verrouillé les trois portes de chêne, ils ont prévu tout ce qu'on peut prévoir. Seulement, ils ne se doutent pas que la Fatalité les a marqués; ils se croient invulnérables derrière leurs murs et déjà la mort est chez eux… La scène cruelle! Nous, nous savons quel terrible malheur s'abat sur cette famille, mais elle, demeure insouciante, heureuse… On entend approcher les paysans; si ce vieillard tarde à entrer, ils révèleront aux parents leur deuil… Alors, le vieillard se décide, il frappe à la porte… Émoi dans la maison; le père ouvre, le vieillard pénètre, s'assied… Il n'a pas parlé encore… Soudain, la mère tressaille, se dresse, l'interroge… Il balbutie… Tous, debout, le dévisagent avec anxiété… Il incline la tête…
Rarement un tragique si intense fut obtenu par des moyens si simples.
Pour s'assimiler toute la pensée de Maeterlinck, il convient d'apercevoir la vie même à travers ses drames.
Il n'est pas déraisonnable, écrit-il[147], d'envisager ainsi notre existence. C'est, de compte fait, pour l'instant, et malgré tous les efforts de nos volontés, le fond de notre vérité humaine. Longtemps encore, à moins qu'une découverte décisive de la science n'atteigne le secret de la nature, à moins qu'une révélation venue d'un autre monde, par exemple une communication avec une planète plus ancienne et plus savante que la nôtre, ne nous apprenne enfin l'origine et le but de la vie, longtemps encore, toujours peut-être, nous ne serons que de précaires et fortuites lueurs, abandonnées sans dessein appréciable à tous les souffles d'une nuit indifférente.
Les bonshommes falots du drame symbolisent l'humanité. «Ils sont réels à force d'irréalité[148].» En eux, nous nous reconnaissons. L'inconscience fréquente de nos résolutions et de nos actes, nos maladresses, nos incohérences, nos désarrois, nos terreurs devant ce que l'existence nous laisse découvrir d'incompris et d'inexplicable, notre affolement au moindre accident par quoi, brusquement, s'effondrent les espérances de tant d'années et ce vertige dont la plupart demeurent étourdis comme si le fil d'une puissance occulte les balançait sans cesse dans le vide, voilà ce qu'expriment prodigieusement les personnages de Maeterlinck. Contre la mort, notre volonté se brisera nécessairement. Le destin se joue de nous non moins que de la Princesse Maleine ou de Pelléas; malgré la rage avec laquelle nous nous cramponnons, il nous entraînera. La scène déchirante de la porte dans La Mort de Tintagiles illustre atrocement cette idée. À nous non plus, la porte ne cédera point. Nous sommes autant de Tintagiles!
Telle est la philosophie des drames de Maeterlinck, philosophie désespérante qui nie la vertu de l'effort et encourage à la passivité lâche. L'auteur de La Sagesse et la Destinée saura s'en libérer.
Les autres pièces de Maeterlinck n'ont déjà plus ce caractère démoralisant. Aussi bien se rapprochent-elles de la tradition française, Monna Vanna surtout, par le développement plus limpide de l'action, par la forme plus classique. Monna Vanna[149] rappelle un bon drame romantique. La prose, harmonieusement rythmée, donne la sensation du vers. Au reste, les alexandrins y abondent.