Ils ne se comptent pas en moins grand nombre dans Joyzelle[150], allégorie très poétique, où réapparaissent certaines inquiétudes relatives aux forces inconnues qui pèsent sur notre vie.
L'Oiseau bleu[151], réédite sous une luxueuse et attrayante féerie cette constatation banale que l'homme s'évertue à chercher très loin le bonheur si voisin de lui.
Nous devons, enfin, à Maeterlinck une remarquable traduction de Macbeth. Nul, mieux que l'auteur de La Princesse Maleine, n'était qualifié pour pénétrer intimement le chef-d'œuvre de Shakespeare et le rendre avec un sens aussi aigu de l'intérêt dramatique.
Quoi que valent ces différentes œuvres, on accordera toujours plus d'importance aux petits drames du début. Maeterlinck leur dut sa réputation. Après La Princesse Maleine, un article enthousiaste d'Octave Mirbeau le rendit tout à coup célèbre en France. C'est en effet dans cette partie, la plus considérable, de son théâtre qu'il affirme une originalité. Maeterlinck a doté la littérature française d'éléments qu'elle ne possédait pas encore, Il nous a obligés à considérer, à apprécier, à admirer ces scènes, issues de l'esprit mystique et compliqué d'un Flamand, qui, par leurs ténébreux symboles, heurtaient nos traditions. Nous sommes allés à lui avant qu'il ne vienne à nous.
Pour en terminer avec le théâtre d'angoisse, signalons encore Le Sculpteur de Masques, qu'un jeune auteur de talent, Fernand Crommelynck, fit représenter au Gymnase, en 1911. Je verrais volontiers Le Sculpteur de Masques sur l'un des volets du triptyque dont Les Flaireurs décoreraient l'autre, l'œuvre de Maeterlinck occupant le panneau central.
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En Verhaeren, l'homme de théâtre cède au poète. Des quatre pièces qu'il écrivit, trois s'adaptent médiocrement à la scène dont les combinaisons et les exigences tracassières répugnent à ses élans fougueux. Incapable de s'assouplir aux nécessités du «métier» ou de ruser avec elles, Verhaeren les néglige et passe outre. Ses drames sont des compositions lyriques enflammées qui, sans inconvénient, prendraient place dans l'étude de l'œuvre générale, s'il ne les avait catalogués sous une autre étiquette. Peut-être, espérait-il, en leur imposant un décor et une forme dialoguée, accorder plus de relief aux sentiments qu'il chante sans sacrifier jamais aux goûts du public… Ainsi s'explique la rareté de représentations auxquelles peut seulement s'intéresser un nombre restreint d'initiés et d'artistes.
Les Aubes[152], Le Cloître[153], Philippe II[154], Hélène de Sparte[155] n'ont de commun qu'un enthousiasme magnifique. D'autre part (et c'est là une heureuse réminiscence shakespearienne), sauf dans Hélène de Sparte, les vers alternent avec la prose. Toute pensée calme ou d'un caractère purement pratique se traduit en prose; dès que l'âme s'émeut, elle s'exprime en vers: la transition de l'une aux autres s'opère sans le moindre heurt et comme naturellement.
J'aime peu Les Aubes et Philippe II qui n'ajoutent rien à la gloire de Verhaeren, mais Le Cloître et Hélène de Sparte méritent une belle destinée.
Les Aubes, d'une réalisation scénique impossible, rappellent extrêmement Les Villes tentaculaires et Les Campagnes hallucinées.