Edmond Picard (nous le rencontrons pour la première fois, mais le retrouverons bientôt), examine dans son théâtre d'idée quelques-uns des secrets les plus troublants de la vie et de la mort. Sous une forme dédaigneuse de toutes les conventions dramatiques et assez déroutante souvent, la pensée ardente et originale de Picard se tourmente des problèmes de l'Au-delà et envisage la mort comme un soulagement à ces vains efforts que nous tentons ici-bas pour n'arriver qu'a une science fragile et incertaine.
Psukè, Le Juré, Jéricho, Ambidextre journaliste, Fatigue de vivre, La Joyeuse entrée de Charles le Téméraire reflètent diversement, en un style coloré et violent, toutes ces préoccupations philosophiques.
Nous en remarquons d'analogues, présentées sous une forme plutôt nébuleuse, dans les trois petits actes que Joseph Bossi intitule Adam.
Quant au doux Charles van Lerberghe, il confie son paganisme à une comédie satirique, Pan, où de réelles beautés voisinent avec des bouffonneries si grotesques, des inconvenances si folles qu'on ne reconnaît plus en cet étrange pamphlétaire le poète de La Chanson d'Ève.
Henri Maubel, le subtil romancier, poursuit, au théâtre, ses études raffinées de l'âme humaine. Maubel n'a cure de ces vibrations aisément perceptibles qui éclairent aussitôt les dispositions intérieures; il s'attache à saisir tout ce qui se dissimule au fond de notre conscience, d'imprécis, d'indéfinissable, de flou, il recherche ce «je ne sais quoi» qui, parfois, détermine plus sûrement nos résolutions que les raisons solides ou les sentiments avérés. Il ausculte l'âme, essaie d'y entendre chanter des notes; ce qu'il aime, c'est la musique de l'âme. Dans Étude de jeune fille, Les Racines, L'Eau et le Vin, point de personnages agités, point d'actions orageuses, mais des atmosphères qui enveloppent et laissent rêveurs. «Son art dramatique, écrit excellemment Henri Liebrecht d'Henri Maubel, atteint à l'extrême limite de l'art parlé. Au delà, pour atteindre plus avant encore dans le domaine mystérieux de la pensée pure, les mots devraient perdre leur sens précis et devenir des sons[163].»
D'autres écrivains, conteurs ou poètes pour la plupart, ont tenté, sans grand bonheur généralement, d'accorder aux nécessités de la scène leur goût pour l'analyse des sentiments. Dans Fany et Jacques le Fataliste de Louis Delattre, Hélène Pradier d'André Fontainas, Pierrot Narcisse d'Albert Giraud, Ce n'était qu'un rêve de Valère Gille, quelques scènes jolies ou passionnées ne font oublier ni les longueurs ni les gaucheries.
Les pièces de Paul Spaak recréent l'atmosphère saine et rafraîchissante des Voyages vers mon pays. L'auteur de Kaatje et de A Damme en Flandre sait maîtriser son émotion sans la restreindre; il garde une noble énergie dans les abandons les plus doux. Son œuvre sent bon la vie simple, loyale, fervente. On y rencontre aussi de gracieux tableaux d'intérieur, et Liebrecht a pu fort justement comparer Kaatje à «un Terburg en rupture de cadre.»
Et ne serait-ce pas un petit Breughel en rupture de cadre que La Mort aux Berceaux d'Eugène Demolder?
Le Voile, qui ouvrit à Rodenbach les portes de la Comédie-Française, impose de nouveau l'affligeante atmosphère de Bruges-la-Morte…
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