Le drame historique tenta d'autres auteurs que Verhaeren, Iwan Gilkin, dans un Savonarole qui ne manque ni de puissance ni de beauté, dresse, de manière saisissante, la silhouette altière du moine fanatique. J'apprécie moins Les Étudiants Russes, étude consciencieuse mais froide de l'âme russe moderne et des tendances contradictoires qui s'y combattent.
Georges Eekhoud, après avoir traduit de l'anglais La Duchesse de Malfi de Webster, Édouard II de Marlowe, Philaster de Beaumont et Flechter, fait revivre Perkin Waarbeck l'aventurier flamand qui, au XVe siècle, prétendit au trône d'Angleterre, et, grâce à cette reconstitution, célèbre ardemment sa race.
En signalant encore un Rabelais du comte Albert du Bois, la pièce romantique de Félix Bodson, Antonio Perez, La Cluse de Georges Rens, Les Intellectuels, L'Oiseau mécanique, La Victoire d'Horace van Offel, quelques actes de F. Ch. Morisseaux, enfin les pièces extraites par Camille Lemonnier de ses romans, Un Mâle, Le Mort, Les Yeux qui ont vu, Edénie, et qui leur demeurent inférieures, sans doute aurons-nous esquissé un tableau à peu près complet de la littérature dramatique belge à la fin du XIXe siècle et au commencement du XXe.
V
LES ESSAIS—LA CRITIQUE—LE MOUVEMENT DES IDÉES
Le théâtre de Maeterlinck nous a montré un être désemparé en face de la Fatalité. Voici que nous le retrouvons en l'essayiste, mieux armé et fort d'une philosophie nouvelle. À vrai dire, Le Trésor des Humbles, ce premier ouvrage où se devinent des dispositions meilleures, parut la même année (1896), mais avant Aglavaine et Sélysette; aussi, dans ce petit drame la mort se heurte-t-elle à une résistance inconnue jusqu'alors et l'horizon se dégage-t-il légèrement. En 1898 fut publiée la Sagesse et la Destinée, puis La Vie des Abeilles (1901), Le Temple enseveli (1902), Le Double Jardin (1904) et L'Intelligence des Fleurs (1907).
Dans Le Trésor des Humbles, livre de miséricorde et d'amour, Maeterlinck cherche encore sa loi morale. À sa conception du monde se mêle toujours quelque effroi, mais il n'envisage plus la Fatalité comme une puissance extérieure inéluctable; le tragique vrai de la vie est le tragique quotidien, celui qu'aucun événement ne met en relief, celui que nous ne voyons et ne sentons pas, celui qui n'émane ni de nos actes, ni de nos gestes, ni de nos paroles.
Il arrive à tout homme dans la vie quotidienne d'avoir à dénouer par des paroles une situation très grave. Songez-y un instant. Est-ce toujours en ces moments, est-ce même d'ordinaire ce que vous dites ou ce qu'on vous répond qui importe le plus? Est-ce que d'autres forces, d'autres paroles qu'on n'entend pas ne sont pas mises en jeu qui déterminent l'événement?[164].
Puisque la Fatalité tragique couve dans les régions les plus intimes, les plus inconscientes de notre âme, nous devons nous orienter, pour lui résister, vers la vie profonde et la beauté intérieure:
Il faut que tout homme trouve pour lui-même une possibilité particulière de vie supérieure dans l'humble et inévitable réalité quotidienne. Il n'y a pas de but plus noble à notre vie[165].