Et encore:

Il n'y a rien au monde qui soit plus avide de beauté, il n'y a rien au monde qui s'embellisse plus aisément qu'une âme. Il n'y a rien au monde qui s'élève plus naturellement et s'ennoblisse plus promptement. Il n'y a rien au monde qui obéisse plus scrupuleusement aux ordres purs et nobles qu'on lui donne[16].

Pour tenir en échec la destinée, nous possédons la sagesse. Elle nous permet de réaliser une vie belle et claire. Notre bonheur est en nous. Des forces mystérieuses et formidables ont beau nous dominer, nous menacer, seuls succombent ceux qui veulent bien s'y abandonner, incapables de puiser dans leur âme la sagesse et l'énergie nécessaires:

Si vous vous défiez des tragédies imaginaires, pénétrez dans l'un ou l'autre des grands drames de l'histoire authentique; vous verrez que la destinée et l'homme y ont les mêmes rapports, les mêmes habitudes, les mêmes impatiences, les mêmes soumissions et les mêmes révoltes. Vous verrez que là aussi la partie la plus active de ce que nous nous plaisons à nommer «fatalité» est une force créée par les hommes. Elle est énorme, il est vrai, mais rarement irrésistible. Elle ne sort pas, à un moment donné, d'un abîme inexorable, inaccessible et insondable. Elle est formée de l'énergie, des désirs, des pensées, des souffrances, des passions de nos frères, et nous devrions connaître ces passions puisqu'elles sont pareilles aux nôtres. Même dans les moments les plus étranges, dans les malheurs les plus mystérieux et les plus imprévus, nous n'avons presque jamais à lutter contre un ennemi invisible ou totalement inconnu. N'étendons pas à plaisir le domaine de l'inéluctable. Les hommes vraiment forts n'ignorent point qu'ils ne connaissent pas toutes les forces qui s'opposent à leurs projets, mais ils combattent contre celles qu'ils connaissent aussi courageusement que s'il n'y en avait pas d'autres, et triomphent souvent. Nous aurons singulièrement affermi notre sécurité, notre paix et notre bonheur, le jour où notre ignorance et notre violence auront cessé d'appeler fatal tout ce que notre énergie et notre intelligence auraient dû appeler naturel et humain[167].

Ce n'est pas parce que nous ignorons la cause et la fin de notre vie, ce n'est pas parce que nos destinées nous échappent et que notre rôle dans le monde demeure inexpliqué qu'il nous faut renoncer à perfectionner notre existence et à l'embellir. La Vie des Abeilles prend, à cet égard, un sens symbolique lumineux. Savent-elles, les abeilles, dans quel but elles furent créées? Devinent-elles l'utilité de leur labeur tenace? Et pourtant elles travaillent inlassablement, comme si de leur fonction dépendait le mécanisme général du monde. Ainsi doivent agir les hommes. Pourquoi se laisseraient-ils hypnotiser par leur faiblesse et l'insignifiance de leur volonté vis-à-vis de l'organisme fantastique de l'Univers, puisqu'ils ont la faculté d'apprécier en leur fragile existence un phénomène assez riche pour se suffire à lui-même et satisfaire leur ardeur, car seul il relève de la réalité?

Oui, c'est une vérité, et, si l'on veut, c'est la plus vaste et la plus certaine des vérités, que notre vie n'est rien, que l'effort que nous faisons est dérisoire, que notre existence, que l'existence de notre planète n'est qu'un accident misérable dans l'histoire des mondes; mais c'est une vérité aussi que notre vie et que notre planète sont pour nous les phénomènes les plus importants, et même les seuls importants dans l'histoire des mondes. Laquelle est la plus vraie? La première détruit-elle nécessairement la seconde, et sans la seconde aurions-nous la force de formuler la première? L'une s'adresse à notre imagination et peut nous faire du bien dans son domaine, mais l'autre intéresse directement notre vie réelle. Il convient que chacune ait sa part. L'essentiel n'est pas de s'attacher à la vérité qui est peut-être la plus vraie au point de vue universel, mais à celle qui est certainement la plus vraie au point de vue humain. Nous ignorons le but de l'univers et si les destinées de notre espèce lui importent ou non; par conséquent, l'inutilité probable de notre vie ou de notre espèce est une vérité qui ne nous regarde qu'indirectement et qui reste pour nous en suspens. Au lieu que l'autre vérité, celle qui nous donne conscience de l'importance de notre vie, est sans doute plus étroite, mais nous touche actuellement, immédiatement et incontestablement[168].

Tout le chapitre du Temple enseveli, intitulé «L'Évolution du mystère» développe cette idée. Chapitre singulièrement suggestif! Je le tiens, avec celui sur «Le Tragique quotidien» dans Le Trésor des Humbles, pour l'expression la plus juste et la plus vive de la philosophie de Maeterlinck. On l'y voit reprendre, en termes à peu près identiques, certaines pages de la Préface à son Théâtre, en y intercalant telles réflexions qui permettent de mesurer le chemin parcouru. C'est ainsi qu'il parle (page 112) à propos de ses drames «des inquiétudes, d'ailleurs excusables,—mais qui ne sont plus suffisamment inévitables pour qu'on ait le droit de s'y complaire[169]—d'un esprit qui se laisse aller au mystère», et plus loin (page 114) toujours au sujet de ses drames: «Il n'est pas déraisonnable, mais il n'est pas salutaire d'envisager de cette façon la vie…»

Ah, certes, Maeterlinck n'a pas élucidé le mystère de la vie! Mais il s'est fait, comme on dit vulgairement, une raison. Au lieu de céder, vaincu d'avance, au destin déprimant, il croit à la force bienfaisante de l'âme, espère et lutte. Les deux livres qui suivent, Le Double Jardin et L'Intelligence des Fleurs indiquent assez souvent une sérénité presque confiante. On y trouve, à côté de chapitres inspirés par des problèmes de morale ou les manifestations variées de l'activité humaine, maints propos ingénieux sur les fleurs, les parfums, les femmes.

Il est intéressant de comparer la courbe morale et littéraire de Maeterlinck à celle de Verhaeren. Tel le poète des Soirs, des Débâcles, des Flambeaux noirs, Maeterlinck subit, dans sa jeunesse, une crise religieuse: ses Serres chaudes, puis ses drames attestent le découragement d'une âme athée qui cherche vainement le salut. Le dogme nouveau dont il a besoin, il le découvre, comme Verhaeren, dans le culte de l'homme. Il ne se raffermit que le jour où il a foi en la beauté de la vie humaine, en ses travaux, en ses audaces, et son œuvre s'épanouit à partir de La Sagesse et la Destinée, avec la même sûreté que celle de Verhaeren, après Les Villes tentaculaires. L'un et l'autre sont devenus de fervents idéalistes après avoir été de farouches désespérés: les deux plus grands écrivains belges évoluèrent parallèlement.

On reproche parfois aux essais de Maeterlinck de manquer de personnalité, de reproduire simplement la pensée de Plotin, de Swedenborne, de Novalis, surtout d'Émerson; on fait, en même temps, grief à l'auteur du Trésor des Humbles de demander son inspiration à des anglo-saxons. Jugeons cette question sans fièvre et ne nous encombrons point de susceptibilités peu pertinentes. Il est incontestable que Maeterlinck n'invente rien; il a traduit Ruysbroeck l'Admirable, lu et commenté Novalis, Émerson, il les connaît à fond et les aime. Manifestement Émerson apparaît partout dans l'œuvre philosophique de Maeterlinck qui pourrait porter en exergue ces phrases du moraliste américain: