Quant à Maurice Gauchez, il réunit dans Le Livre des Masques belges bien des monographies instructives.
Parmi les critiques catholiques, citons Firmin van den Bosch dont les Essais de critique catholique et les Impressions de littérature contemporaine font estimer la netteté de jugement, les poètes Victor Kinon, qui nous présente (Portraits d'auteurs) de fortes études, souvent partiales, mais d'un caractère élevé, concernant certains écrivains septentrionaux, français, belges, et Georges Ramaekers, auteur de plaquettes intéressantes sur Verhaeren, Demolder, Virrès.
Mentionnons aussi les Monstres belges de Jules Souguenet, l'Énergie belge d'Édouard Ned, La Merveilleuse aventure des Jeune-Belgique par Oscar Thiry, les articles toujours très agréables de Gérard Harry, ceux de Franz Mahutte, d'Arthur Daxhelet, de Fritz Masoin, de Georges Doutrepont.
Maints poètes, maints romanciers se sont adonnés à la critique. Émile Verhaeren a parfois apprécié les productions de ses confrères en une prose imagée et rutilante. On lui doit également des notes sur les Lettres françaises en Belgique. Albert Giraud, André Fontainas, Georges Eekhoud, Paul André, bien d'autres encore, signèrent ou signent maintenant des feuilletons littéraires.
Il est un poète dont l'œuvre critique importe presque autant que l'œuvre lyrique, Albert Mockel. Je retiens seulement les Propos de Littérature (études sur Francis Vielé-Griffin et Henri de Régnier) et trois plaquettes consacrées à Mallarmé, Verhaeren, van Lerberghe. Mockel reste poète: il continue de chanter lorsqu'il juge et je remarque la même émotion dans telles pages critiques que dans ses recueils de vers. Par ailleurs, la complexité minutieuse, la susceptibilité inquiète de Mockel s'emploient fort joliment. Ce besoin de hacher idées et sensations en parcelles ténues, s'allie, pour notre plus grande joie, à l'état de perpétuelle exaltation lyrique. Écoutez Mockel parler d'Henri de Régnier.
… M. de Régnier communie avec les choses plus qu'il ne théorise; et cette communion fait naître une mélodie pénétrante et persuasive qui, sur un mode égal et lent de tristesse sans révolte, s'enlace invinciblement à l'esprit qu'elle atteint; elle fait songer à ces dards fleuris des féeries qui percent comme en une caresse et déjà sont devenus un captivant réseau. C'est un long geste, sans surprise, élevant par guirlandes de riches, somnifères et troublantes corolles bientôt nouées à notre front; ou bien un doigt haut levé en un signe conduit nos yeux jusqu'à les perdre parmi les fondantes magies de l'horizon qui se déroule[176].
Mais je ne connais pas de pages plus senties, ni d'un velouté plus succulent que celles inspirées à Mockel par l'auteur de La Chanson d'Ève. Jamais on ne parlera de van Lerberghe en termes aussi appropriés, aussi délicats, aussi suavement évocateurs, jamais on ne recréera, au moyen d'un art à ce point compréhensif et cajoleur, le pur enchantement d'une atmosphère quasi divine.
Nous notions, aux premières pages de ce travail, que les écrivains belges étaient des peintres. Leurs dispositions picturales devaient naturellement les incliner vers la critique d'art: plusieurs cédèrent à ce goût instinctif.
Camille Lemonnier, qui avait débuté dans la vie littéraire par ses Salon de Bruxelles (1863 et 1866), publie, en 1878, un livre remarquable sur Courbet, neuf ans plus tard une Histoire des Beaux-Arts en Belgique (1830-1887), en 1888 les sensations profondes éprouvées en face des Rubens et des Jordaens de Munich[177], puis, la même année, Les Peintres de la Vie, contenant des études définitives sur Alfred Stevens et Félicien Rops. Camille Lemonnier est un magnifique écrivain d'art, parce qu'il comprend et aime profondément ceux dont il parle. Le profane s'oppose aux peintres, aux sculpteurs, pour juger selon ses propres conceptions, il constate si ses théories s'accommodent ou non de leurs talents. Lemonnier, lui, soupçonne leurs émotions, partage leurs enthousiasmes, s'assimile leur vie: on le sent bien des leurs.
Émile Verhaeren signa longtemps la chronique artistique à L'art Moderne et à La Nation. Il fît paraître, en 1885 et 1887, deux opuscules; Joseph Heymans peintre et Fernand Knopff, plus récemment (1905) un très beau livre sur Rembrandt.