ALFRED DE MUSSET ET LE VOYAGE A VENISE
Le succès de Lélia fut prodigieux. Ce roman symbolique, où se retrouve la phraséologie du romantisme, obtint l'adhésion et emporta les éloges des critiques les plus sévères, notamment Sainte-Beuve et Gustave Planche. Celui-ci, qui épancha dans la Revue des Deux Mondes son admiration de classique impénitent, semble n'avoir été pour George Sand qu'un ami littéraire des plus dévoués. Elle s'en explique, sans ambages, au cours des lettres écrites à Sainte-Beuve, en juillet et août 1833: «On le regarde comme mon amant, on se trompe. Il ne l'est pas, ne l'a pas été et ne le sera pas.» Le pauvre Gustave Planche avait les charges de l'emploi, sans en recueillir les bénéfices. Il poussait l'obligeance jusqu'à faire sortir et promener, les jours de congé, le jeune Maurice Dudevant, élève au collège Henri IV. Non content de mettre sa plume au service de George Sand, il provoquait pour elle, en combat singulier—tel un chevalier du moyen âge arborant les couleurs de sa dame—certain Capo de Feuillide qui, dans l'Europe littéraire du 22 août 1833, avait parlé de Lélia irrévérencieusement. Le duel eut lieu, mais l'issue n'en fut pas tragique, aucun des adversaires n'ayant été atteint. Toutefois on assure que la balle de Gustave Planche alla, dans un pré voisin, tuer une vache que Buloz dut payer chèrement à son propriétaire. Seul, en effet, le directeur de la Revue des Deux Mondes était assez cossu pour assumer une si lourde indemnité.
A ce sujet fut composée une complainte, presque aussi longue que celle de Fualdès, et intitulée: «Complainte historique et véritable sur le fameux duel qui survint entre plusieurs hommes de plume, très inconnus dans Paris, à l'occasion d'un livre dont il a été beaucoup parlé de différentes manières, ainsi qu'il est relaté dans la présente complainte.» Il y a vingt-quatre couplets. Citons les trois premiers:
Monsieur Capot de Feuillide
Ayant insulté Lélia,
Monsieur Planche, ce jour-là,
S'éveilla fort intrépide,
Et fit preuve de valeur
Entre midi et une heur!
Il écrivit une lettre
Dans un français très correct,
Se plaignant que, sans respect,
On osât le méconnaître;
Et, plein d'indignation,
Il passa son pantalon.
Buloz, dedans sa chambrette,
Sommeillait innocemment.
Il s'éveille incontinent,
Et bâilla d'un air fort bête,
Lorsque Planche entra soudain,
Un vieux journal à la main.
Et voici la conclusion rimée de cette mémorable affaire, qui ne fit pas verser de sang, mais beaucoup d'encre:
Les combattants en présence
Firent feu des quatre pieds.
Planche tira le premier,
A cent toises de distance;
Feuillide, comme un éclair,
Riposta, cent pieds en l'air.
«Cessez cette boucherie,
Crièrent les assistants,
C'est assez répandre un sang
Précieux à la patrie;
Planche a lavé son affront
Par sa détonation.»
Dedans les bras de Feuillide
Planche s'élance à l'instant,
Et lui dit en sanglotant:
«Nous sommes deux intrépides,
Je suis satisfait vraiment,
Vous aussi probablement.»