Alors ils se séparèrent,
Et depuis ce jour fameux,
Ils vécurent très heureux.
Et c'est de cette manière
Qu'on a enfin reconnu
De George Sand la vertu.

Cette vertu, solennellement attestée, allait cependant subir une nouvelle secousse. Après la rupture avec Jules Sandeau et la courte et fâcheuse épreuve avec Prosper Mérimée, le coeur de George Sand était libre, et Lélia, au milieu de ses travaux, avait du vague à l'âme. Gustave Planche n'était pour elle qu'un officieux et un chargé d'affaires, Sainte-Beuve un confident et presque un confesseur laïque. Elle cherchait d'autres amitiés littéraires. Qui? Nous avons la trace de ses hésitations et de ses tâtonnements. Elle écrit, le 11 mars 1833, à son mentor, Sainte-Beuve: «A propos, réflexion faite, je ne veux pas que vous m'ameniez Alfred de Musset. Il est très dandy, nous ne nous conviendrions pas, et j'avais plus de curiosité que d'intérêt à le voir. Je pense qu'il est imprudent de satisfaire toutes ses curiosités, et meilleur d'obéir à ses sympathies. A la place de celui-là, je veux donc vous prier de m'amener Dumas en l'art de qui j'ai trouvé de l'âme, abstraction faite du talent. Il m'en a témoigné le désir, vous n'aurez donc qu'un mot à lui dire de ma part; mais venez avec lui la première fois, car les premières fois me sont toujours fatales.» Elle se souvenait de Mérimée.

Dumas vint et ne revint pas. Sa belle humeur copieuse ne pouvait s'accommoder de la sensibilité subtile de George Sand. Alors celle-ci se retourne vers Sainte-Beuve, et lui demande d'autres présentations. On essayait de tous les genres, on tâta même des philosophes. Elle écrit, en avril 1833, à son cicérone, qui tenait l'emploi de fourrier ou de pourvoyeur sentimental: «Mon ami, je recevrai M. Jouffroy de votre main.» La livraison ne fut pas faite. Lélia recula devant un personnage aussi grave. «Je crains un peu, dit-elle à Sainte-Beuve, ces hommes vertueux de naissance. Je les apprécie bien comme de belles fleurs et de beaux fruits, mais je ne sympathise pas avec eux; ils m'inspirent une sorte de jalousie mauvaise et chagrine; car, après tout, pourquoi ne suis-je pas comme eux? Je suis auprès d'eux dans la situation des bossus qui haïssent les hommes bien faits; les bossus sont généralement puérils et méchants, mais les hommes bien faits ne sont-ils pas insolents, fats et cruels envers les bossus?»

A l'image de Diogène allumant sa lanterne, George Sand cherchait un homme, moins léger que Sandeau, plus stable que Mérimée, moins affairé que Dumas, plus sociable que Jouffroy. Elle rencontra Alfred de Musset, au mois de juin 1833. Ce fut—si nous en croyons le frère du poète, son biographe et son panégyriste—à un grand dîner offert aux rédacteurs de la Revue chez les Frères provençaux. Paul de Musset ajoute: «Les convives étaient nombreux; une seule femme se trouvait parmi eux. Alfred fut placé près d'elle à table. Elle l'engagea simplement et avec bonhomie à venir chez elle. Il y alla deux ou trois fois, à huit jours d'intervalle, et puis il y prit habitude et n'en bougea plus.» C'est outre mesure précipiter les événements. George Sand ne fut pas tout à fait si expéditive; mais en la calomniant, soit dans la Biographie, soit dans Lui et Elle, Paul de Musset a toujours cru remplir un devoir de famille. Le vrai est que, le 24 juin, Alfred de Musset adressait à George Sand les fameux vers, Après la lecture d'Indiana, puis, quelques jours plus tard, un passage de Rolla qu'il était en train de composer et qu'accompagnait un billet cérémonieux, ainsi conçu:

«Voilà, Madame, le fragment que vous désirez lire, et que je suis assez heureux pour avoir retrouvé, en partie dans mes papiers, en partie dans ma mémoire. Soyez assez bonne pour faire en sorte que votre petit caprice de curiosité ne soit partagé par personne.

«Votre bien dévoué serviteur,

«Alfred de MUSSET.»

Près de deux mois s'écoulent. Lélia paraît dans les premiers jours d'août 1833, puisqu'il en est fait mention au Journal de la Librairie du 10 août. George Sand offre un exemplaire du roman à Alfred de Musset, avec cette dédicace sur le tome premier: «A monsieur mon gamin d'Alfred, George», et cette autre sur le tome II: «A monsieur le vicomte Alfred de Musset, hommage respectueux de son dévoué serviteur, George Sand.» Elle le prenait, on le voit, sur un ton assez familier, et lui-même marquait dans sa correspondance une progression d'intimité qu'il n'est pas sans intérêt de noter. Voici un premier billet, encore réservé d'allure:

«Votre aimable lettre a fait bien plaisir, Madame, à une espèce d'idiot entortillé dans de la flanelle comme une épée de bourgmestre… Que vous ayez le plus tôt possible la fantaisie de perdre une soirée avec lui, c'est ce qu'il vous demande surtout. Votre bien dévoué,

«Alfred de MUSSET.»