Quelques jours plus tard, la camaraderie s'accentue:
«Je suis obligé, Madame, de vous faire le plus triste aveu: je monte la garde mardi prochain; tout autre jour de la semaine ou ce soir même, si vous étiez libre, je suis tout à vos ordres et reconnaissant des moments que vous voulez bien me sacrifier. Votre maladie n'a rien de plaisant, quoique vous ayez envie d'en rire. Il serait plus facile de vous couper une jambe que de vous guérir. Malheureusement on n'a pas encore trouvé de cataplasme à poser sur le coeur. Ne regardez pas trop la lune, je vous en prie, et ne mourez pas avant que nous ayons exécuté ce beau projet de voyage dont nous avons parlé. Voyez quel égoïste je suis; vous dites que vous avez manqué d'aller dans l'autre monde; je ne sais vraiment pas trop ce que je fais dans celui-ci.»
«Tout à vous de coeur.
«Alfred de MUSSET.»
Dans une lettre, c'est souvent le post-scriptum qu'il faut lire avec le plus d'attention, et c'est la formule finale qui laisse volontiers pressentir l'intensité des sentiments. Ici, «tout à vous de coeur» a remplacé «votre bien dévoué serviteur» du début. Puis voici le billet par lequel il accuse réception des deux nouveaux volumes qui lui sont communiqués en bonnes feuilles:
«J'ai reçu Lélia. Je vous en remercie, et, bien que j'eusse résolu de me conserver cette jouissance pour la nuit, il est probable que j'aurai tout lu avant de retourner au corps de garde.
«Si, après avoir raisonnablement trempé vos doigts dans l'encre, vous vous couchez prosaïquement, je souhaite que Dieu vous délivre de votre mal de tête. Si vous avez réellement l'idée d'aller vous percher sur les tours de Notre-Dame, vous serez la meilleure femme du monde, si vous me permettez d'y aller avec vous. Pourvu que je rentre à mon poste le matin, je puis disposer de ma veillée patriotique. Répondez-moi un mot, et croyez à mon amitié sincère.
«Alfred de MUSSET.»
Sur tous les premiers incidents de cette liaison littéraire et sentimentale, l'Histoire de ma Vie est silencieuse, la Correspondance de George Sand, éditée par les soins de son fils, ne contient aucune lettre, la Biographie d'Alfred de Musset par son frère est muette ou de mauvaise foi. Les seuls documents authentiques et dignes de créance sont les lettres de George Sand à Sainte-Beuve, publiées chez Calmann Lévy par M. Emile Aucante avec une introduction de M. Rocheblave, et les lettres inédites d'Alfred de Musset à George Sand que la famille du poète n'a pas voulu laisser imprimer, mais que l'on colporte sous le manteau. Il en a paru des passages dans la biographie d'Alfred de Musset par Arvède Barine, dans les études de M. Maurice Clouard insérées à la Revue de Paris, et dans le volume de M. Paul Mariéton, Une Histoire d'Amour.
Voici, in extenso, le texte de la lettre adressée à madame Sand, 19 quai Malaquais, vers le milieu de juillet, et où Alfred de Musset formule son appréciation sur Lêlia. Il y a de l'amour, c'est-à-dire de l'hyperbole et de la flatterie, dans cet éloge aussi enthousiaste pour la femme que pour le livre: