A 7 heures je me rendis aux Jacobins. Je trouvai le fauteuil occupé par M. Laclos [Note: Choderlos de Laclos, romancier et chancelier du duc d'Orléans.] qui étoit ainsi que moi secrétaire de la société et qui présidoit en l'absence de M. Bouche. [Note: Député de Provence.] Il me dit qu'il étoit extrêmement tourmenté, que l'on vouloit parler sur le décret rendu le matin par l'Assemblée nationale, [Note: Ce décret innocentait Louis XVI par prétérition.] qu'il ne le souffrirait pas et qu'il alloit me céder le fauteuil, parce qu'étant député, il présumoit que je pourrais plus facilement contenir les orateurs. Fortement indisposé d'un mal de poitrine et fort éloigné moy-même de vouloir que l'on parlât du décret, je refusay constamment de remplir les fonctions de Président. Cependant, plusieurs membres de la société rendoient compte du décret, un d'eux même en donna lecture et fit remarquer que le décret ne prononçoit rien absolument sur le sort du roy. Or, il étoit impossible d'interdire à la société de parler d'un décret qui n'étoit pas explicitement rendu. Pour détourner l'attention de la société, je montai à la tribune pour proposer une motion d'ordre fort étrangère au sujet. On refusa de m'entendre et, par acclamation, on me força de présider malgré l'épuisement de mes forces. Alors je priai M. de La Clos d'engager M. Petion à s'opposer à ce qu'on parlât du décret. M. Biauzat prit la parole et, en mon nom, il invita la société à écarter cet objet de la délibération. Je ne le désavouai point. M. La Clos proposa alors une pétition tendante à prier l'Assemblée nationale de s'expliquer sur le sort du Roy. Cette proposition ne contenant rien que de légal fut mise à la discussion. Vers 9 heures environ on vint me dire qu'il arrivoit 8000 hommes du Palais-Royal [Note: Cette foule avait assisté à la réunion ordinaire des Amis de la Vérité au cirque du Palais-Royal où Sergent et Momoro avaient pris la parole contre le rétablissement de Louis XVI.] et je donnai ordre qu'on fermât les deux grilles et je levay la séance. On vint me dire ensuite que ces 8000 hommes avoient des intentions hostiles et que nous étions dans un grand danger. Je repris ma place. Tous les membres de la société s'assirent pour éviter la confusion. M. Daubigny observa que nous devions mourir dans notre salle. Un instant après une grande quantité d'hommes sans armes et d'une contenance tranquille remplirent la salle et, d'un coup de sonnette, je fis mettre tout le monde à sa place et le silence s'établit. L'orateur de la députation monta à la tribune et fit un discours où je ne compris rien, sinon que le peuple craignoit d'être trahi, qu'il ne vouloit pas Louis XVI pour roi et qu'il venoit nous demander des conseils. Il ajouta cependant qu'il nous engageoit à déclarer avec eux que l'on ne reconnoîtroit pas Louis XVI pour roi, si le voeu des départemens n'en ordonnoit autrement. Forcé de répondre à cette harangue, l'idée me vint de leur donner le change au moyen de la pétition de M. La Clos en identifiant cette pétition très légale avec l'objet irrégulier de leur demande…. Les hommes venus du Palais-Royal crurent en effet que la pétition de M. La Clos n'étoit autre chose que ce qu'ils demandoient. On détermina qu'il serait fait une pétition le lendemain et je nommai pour rédacteurs MM. Lanthenas, Sergent, Danton, Ducancel et Brissot de Warville, cinq membres de la société dont je connoissois le patriotisme et les talents. On arrêta aussi que l'on feroit signer cette pétition au Champ-de-Mars par les personnes qui voudroient s'y trouver, qu'elle seroit ensuite envoyée dans les départements et portée après à l'Assemblée nationale par six commissaires. On convint d'être au Champ-de-Mars paisibles, sans armes et même sans cannes et que les commissaires- rédacteurs informeroient de très grand matin la municipalité. Elle fut informée à une heure du matin par le comité des recherches dont je suis membre…, j'observe que la séance, ayant été précédemment levée, on ne peut pas attribuer les décisions dont j'ay parlé à la société des Amis de la Constitution et que, dans toute cette soirée, il ne s'est rien dit de contraire au respect dû aux lois…. [Note: A. Mathiez, op. cit., pp. 341-343.]
La préoccupation d'atténuer la responsabilité des Jacobins dans la rédaction de la pétition est déjà très visible dans cette déposition d'Anthoine. Après le massacre, les Jacobins n'hésitèrent pas à fausser la vérité en affirmant qu'un très grand nombre de citoyens «étrangers à la société» nommèrent «entre eux» des commissaires pour rédiger la pétition (Observations annexées à l'adresse des Jacobins à l'Assemblée nationale du 20 juillet).
LES MANIFESTATIONS DU 16 JUILLET
Pendant que les cinq commissaires nommés par les Jacobins rédigeaient la pétition décidée la veille, les Cordeliers tenaient une séance extraordinaire à laquelle ils avaient convié les sociétés fraternelles. Les dames Maillard et Corbin y proposèrent d'abattre les statues des rois qui décoraient encore les places et les ponts de la capitale. Mais le président des Cordeliers fit rejeter cet avis par prudence. On décida de se rendre au Champ-de-Mars pour signer la pétition. Les Cordeliers avaient chacun à la boutonnière leur carte avec l'oeil ouvert suspendue par une ganse bleue.
Au Champ-de-Mars, les manifestants ou plutôt les pétitionnaires ont fait cercle autour de l'autel de la patrie.
Les commissaires des Jacobins, et particulièrement Danton, [Note: Danton avait tenu la veille un conciliabule à son domicile avec Brune, Fabre d'Églantine, Camille Desmoulins, La Poype. Le jour du massacre, il ne parut pas au Champ-de-Mars. 11 s'éloigna de Paris sur le conseil que lui fit donner Alexandre Lameth. Après le massacre il ne fut pas sérieusement inquiété.] vêtu de gris, montent sur les cratères qui sont aux angles de l'autel et donnent lecture de la pétition qu'ils viennent de rédiger le matin par la plume de Brissot. La lecture est accueillie par les cris de: Plus de monarchie! Plus de tyran! Legendre invite la foule au calme. Mais bientôt une discussion s'engage. Les Cordeliers et les Amis de la Vérité expriment leur mécontentement au sujet de la dernière phrase de la pétition qui prévoit «le remplacement de Louis XVI par les moyens constitutionnels». Ils déclarent qu'ils ne veulent pas remplacer un tyran par un autre. De violents soupçons s'élèvent. On flaire une intrigue orléaniste. Les soupçons se portent particulièrement sur Brissot qui a accepté de rédiger une pétition monarchique, alors qu'il faisait naguère une campagne véhémente en faveur de la République. Après une explication qu'on devine avoir été très vive, on décide finalement que la phrase suspecte sera supprimée. Les commissaires-rédacteurs acceptent d'en référer aux Jacobins….
Vers quatre à cinq heures du soir les Cordeliers se mettent en rang. Ils défilent sur 7 à 8 de front comme à la parade et se dirigent comme la veille vers le Palais-Royal….
Le soir les commissaires-rédacteurs de la pétition entretiennent les Jacobins des incidents de la journée, de la suppression que la réunion du Champ-de-Mars a exigée dans le texte arrêté par eux le matin. Ils font pénétrer dans l'Assemblée quelques délégués des Cordeliers qui sont invités à développer les raisons pour lesquelles ils ne veulent pas de la phrase sur le remplacement de Louis XVI par les moyens constitutionnels. Momoro est du nombre de ces délégués. Une discussion très vive s'engage. Les députés, particulièrement Coroller, réclament énergiquement, au nom de la légalité et de la Constitution, le maintien de la phrase incriminée. Sa suppression serait une adhésion indirecte à la République et ils ne veulent pas courir cette aventure. Après quatre heures de discussion, les députés ont gain de cause. A la presque unanimité les Jacobins votent le maintien du texte primitif sans retranchement. Il est environ minuit. Le manuscrit est immédiatement envoyé à l'imprimeur de la société Baudouin. Baudouin sait que la plupart des députés ont déjà quitté les Jacobins pour les Feuillans. Il craint de déplaire à l'Assemblée dont il est aussi l'imprimeur. Il fait des difficultés. Les commissaires des Jacobins lui réclament son diplôme de membre de la société pour faire procéder ailleurs à l'impression. Il préfère rendre son diplôme que d'engager sa responsabilité.
Une demi-heure plus tard, le député Royer, évêque de l'Ain, qui avait signé le manuscrit de la pétition envoyé à l'imprimeur, en qualité du président des Jacobins, se ravisait. II venait d'apprendre que l'Assemblée avait prononcé, expressément cette fois par un nouveau décret, la mise hors de cause du roi. Il devenait donc inutile de la prier de s'expliquer. La pétition devenait même illégale puisqu'elle allait maintenant directement à rencontre d'une loi rendue. Royer envoya son domestique à Baudouin pour retirer sa signature…. La pétition n'avait plus de répondant. [Note: A. Mathiez, op. cit., pp. 125-128.]