Le mouvement avait de trop fortes racines pour pouvoir être arrêté. Malgré Robespierre qui conseillait le calme et qui craignait que la pétition ne fournit à la majorité de l'Assemblée le prétexte d'une répression qu'elle cherchait, les Cordeliers persistèrent et décidèrent de se réunir de nouveau au Champ de Mars pour pétitionner le lendemain 17 juillet. De tous les récits contemporains de cette journée le plus sincère et le plus exact est celui que Robert fit paraître dans Les Révolutions de Paris.

Toutes les sociétés patriotiques s'étoient donné rendez-vous pour le dimanche à onze heures du matin sur la place de la Bastille, afin de partir de là en un seul corps vers le champ de la Fédération. La municipalité fit garnir de troupes cette place publique, de sorte que ce premier rassemblement n'eut pas lieu; les citoyens se retirèrent à fur et mesure qu'ils se présentèrent; on a remarqué qu'il n'y avoit là que des gardes soldés. [Note: La garde nationale parisienne comprenait des compagnies soldées, dites du centre, à côté des compagnies citoyennes.] Quoi qu'il en soit, l'assemblée du Champ-de-Mars n'eut pas moins lieu. Un fait aussi malheureux qu'inconcevable servit d'abord de prétexte à la calomnie et aux voies de force. Malgré que les patriotes ne se fussent assignés que pour Midi au plus tôt, huit heures n'étoient pas sonnées que déjà l'autel de la patrie étoit couvert d'une foule d'inconnus. Deux hommes, dont l'un invalide avec une jambe de bois, s'étoient glissés sous les planches de l'autel de la patrie; l'un d'eux faisoit des trous avec une vrille: une femme sent l'instrument sous son pied, fait un cri; on accourt, on arrache une planche, on pénètre dans la cavité et l'on en tire ces deux hommes. Que faisoient-ils? Quel étoit leur dessein? Voilà ce qu'on se demande, voilà ce qu'on veut connoître. Le peuple les conduit chez le commissaire de la section du Gros Caillou; interrogés pourquoi ils s'étoient introduits furtivement sous l'autel de la patrie, quelles étoient leurs intentions, et pourquoi ils s'étoient munis de vivres pour plus de vingt-quatre heures, ils ont répondu de manière à faire croire qu'une curiosité lubrique étoit le seul motif qui les eût fait agir. Sur ce dire le commissaire, au lieu de s'assurer d'eux prudemment, les remet en Liberté. On alloit les conduire vers un magistrat plus judicieux mais des scélérats les arrachent à ceux qui les tenoient; les deux malheureux sont renversés; déjà un d'eux est poignardé de plusieurs coups de couteau; l'autre est attaché au réverbère; la corde casse, il retombe encore vivant, et sa tête, plutôt sciée que coupée, est mise au bout d'une pique par un jeune homme de quatorze ans. Le coeur soulève au récit de pareilles atrocités. Ah! sans doute les acteurs de cette scène horrible sont des brigands infâmes, des monstres dignes du dernier supplice. Mais qu'on se garde bien de les confondre avec le peuple. Le vrai peuple n'est point féroce, il est avare de sang et ne verse que celui des tyrans; le vrai peuple c'était ceux qui vouloient remettre les présumés coupables sous le glaive de la loi; les brigands seuls les ont assassinés. Toujours est-il que cette barbare exécution ne se fit point au Champ de Mars, qu'elle se fit au Gros Caillou; qu'elle se fit par d'autres que ceux qui avoient été les témoins du flagrant délit.

Cette nouvelle parvient dans Paris, et elle y parvient dans toute sa vérité. L'assemblée nationale ouvre sa séance et le président dit: «Il nous vient d'être assuré que deux citoyens venoient d'être victimes de leur zèle au Champ de Mars, pour avoir dit à une troupe Ameutée qu'il falloit se conformer à la loi; ils ont été pendus sur le champ». M. Regnaut de Saint Jean d'Angély [Note: Regnaud (de Saint-Jean d'Angély), qu'on disait vendu à la liste civile, avait publié la veille dans le feuilleton de son journal Le Postillon par Calais, une fausse réponse du Président de l'Assemblée à une fausse pétition qui lui aurait été présentée par les républicains. Cette manoeuvre avait eu pour but d'apeurer la bourgeoisie, et de rendre les pétitionnaires suspects à la garde nationale. Elle ne réussit que trop.] enchérit encore, et dit que ce sont deux gardes nationaux qui ont réclamé l'exécution de la loi; aussitôt on décrète que M. le président et M. le maire s'assureront de la vérité des faits pour prendre des mesures rigoureuses, si elle est constatée telle. Deux réflexions: la première qu'il est bien singulier que M. Duport qui présidoit l'assemblée nationale et M. Regnaut aient été les seuls dans l'erreur sur ce fait extraordinaire; la seconde, que l'assemblée Nationale, qui vient d'envoyer des commissaires dans toutes les parties de l'empire, n'ait pas pris la peine d'en envoyer deux au Champ de la Fédération.

Vers midi les citoyens commencent à arriver en foule à l'autel de la patrie; on attend avec impatience les commissaires de la société des amis de la Constitution pour entendre de nouveau lecture de la pétition et la signer: chacun brûloit du désir d'y apposer son nom. Il étoit entré vers onze heures de forts détachements, avec du canon, mais, comme ils n'y étoient venus que par rapport à l'assassinat du matin, ils se retirèrent vers une heure. C'est alors que parut un envoyé des Jacobins, [Note: Le chevalier de la Rivière qui avait vu Robespierre auparavant.] qui vint annoncer que la pétition qui avait été lue la veille ne pouvait plus servir le dimanche; que cette pétition supposait que l'assemblée n'avait pas prononcé sur le sort de Louis, mais que l'assemblée ayant implicitement décrété son innocence ou son inviolabilité dans la séance de samedi soir, la société allait s'occuper d'une nouvelle rédaction qu'elle présenterait incessamment à la signature. Un particulier propose d'envoyer sur le champ une députation aux amis de la Constitution, pour les prier de rédiger de suite son adresse, et de la renvoyer aussitôt, afin que l'assemblée du Champ-de-Mars pût la signer sans désemparer; suit une autre proposition de faire la rédaction à l'instant sur l'autel de la patrie et celle-là est unanimement adoptée. On nomme quatre commissaires; l'un d'eux [Robert] prend la plume, les citoyens impatiens se rangent autour de lui et il écrit: Pétition à l'assemblée nationale, rédigée sur l'autel de la patrie, le 17 juillet 1791:

«Représentans de la Nation, vous touchez au terme de vos travaux; bientôt des successeurs, tous nommés par le peuple, alloient marcher sur vos traces sans rencontrer les obstacles que vous ont présentés les députés des deux ordres privilégiés, ennemis nécessaires de tous les principes de la sainte égalité.

Un grand crime se commet. Louis XVI fuit. Il abandonne indignement son poste. Des citoyens l'arrêtent à Varennes et il est ramené à Paris. Le peuple de cette capitale vous demande instamment de ne rien prononcer sur le sort du coupable sans avoir entendu l'expression du voeu des 82 autres départemens.

Vous différez. Une foule d'adresses arrivent à l'Assemblée. Toutes les sections de l'empire demandent simultanément que Louis soit jugé. Vous, Messieurs, vous avez préjugé qu'il était innocent et inviolable, en déclarant par votre décret du 16, que la chartre (sic) constitutionnelle lui sera présentée alors que la Constitution sera achevée. Législateurs! Ce n'étoit pas là le voeu du peuple, et nous avons pensé que votre plus grande gloire, que votre devoir même consistoit à être les organes de la volonté publique. Sans doute, Messieurs, que vous avez été entraînés à cette décision par la foule de ces députés réfractaires qui ont fait d'avance leur protestation contre toute la Constitution. Mais, Messieurs…, mais, représentans d'un peuple généreux et confiant, rappelez-vous que ces 290 protestans n'avoient pas de voix à l'Assemblée nationale: que le décret est donc nul dans la forme et dans le fond; nul dans le fond, parce qu'il est contraire au voeu du souverain; nul en la forme, parce qu'il est porté par 290 individus sans qualités. [Note: 290 députés de la droite avaient protesté contre la suspension du roi et dénoncé «l'interim républicain» qui était d'après eux une violation de la Constitution.].

Ces considérations, toutes ces vues du bien général, ce désir impérieux d'éviter l'anarchie, laquelle nous exposeroit le défaut d'harmonie entre les représentans et les représentés, tout nous a fait la loi de vous demander, au nom de la France entière, de revenir sur ce décret, de prendre en considération que le délit de Louis XVI est prouvé, que ce roi a abdiqué; de recevoir son abdication, et de convoquer un nouveau corps constituant pour procéder d'une manière vraiment nationale, au jugement du coupable et surtout au remplacement et à l'organisation d'un nouveau pouvoir exécutif.» [Note: Nous attestons l'authenticité de cette pièce (note du journal).]

La pétition rédigée, on en fait lecture à l'assemblée; les principes de modération, le ton fier et respectueux qui y règne d'un bout à l'autre, l'ont fait couvrir de justes applaudissemens, et l'on signoit à sept ou huit endroits différens, sur les cratères qui forment les quatre angles de l'autel de la patrie. Plus de deux mille gardes nationaux de tous les bataillons de Paris et des environs, quantité d'officiers municipaux des villages voisins, ainsi que beaucoup d'électeurs, tant de la ville de Paris que des départemens, l'ont signée.

Il étoit deux heures; arrivent trois officiers municipaux en écharpe, et accompagnés d'une nombreuse escorte de gardes nationales. Dès qu'ils se présentent à l'entrée du Champ de Mars, une députation va les recevoir. Parmi ceux qui la composoient, le public a remarqué un maréchal des camps décoré de la croix de Saint-Louis, attachée avec un ruban national. Le» trois officiers municipaux se rendent à l'autel; on les y reçoit avec les expressions de la joie et du patriotisme: «Messieurs, disent-ils, nous sommes charmés de connoître vos dispositions; on nous avoit dit qu'il y avoit ici du tumulte, on nous avoit trompés; nous ne manquerons pas de rendre compte de ce que nous avons vu, de la tranquillité qui règne au Champ de Mars; et loin de vous empêcher de faire votre pétition, si l'on vous troubloit, nous vous aiderions de la force publique. Si vous doutez de nos intentions, nous vous offrons de rester en otages parmi vous jusqu'à ce que toutes les signatures soient apposées.» Un citoyen leur donna lecture de la pétition; ils la trouvèrent conforme aux principes; ils dirent même qu'ils la signeraient s'ils ne se trouvoient pas en fonctions.