Il eut de cette façon l'agrément de s'épargner une course et d'éviter la rencontre de quelques huissiers lancés trop vite et non avertis encore de l'apaisement si difficilement obtenu, qui venaient, de la part des demoiselles Bardoz et Coupard, de la Sarthe, signifier aux jeunes époux l'ouverture des hostilités, parlant à leur personne, en pleine noce. Coût: 7,538 fr. 90.
Après la signature sur le registre, M. le maire, pour aller plus vite, eut l'obligeance, au lieu de prononcer l'allocution des grandes occasions, réservée aux mariés d'importance, de remettre des phonogrammes de cette allocution à Georges, qui les mit dans sa poche, en promettant de les écouter avec respect et attention le lendemain même, ou plus tard.
La noce se dirigea ensuite vers l'église, où se pressaient déjà toutes les notabilités de la science, de la politique, de l'industrie, du haut commerce, des lettres et des arts. Plus de douze cents aéronefs ou aérocabs se balançaient au-dessus de l'édifice et ce fut un charmant coup d'œil que le défilé de tous ces élégants véhicules aériens escortant les nouveaux époux jusqu'à l'hôtel Philox Lorris.
Dans l'après-midi, les nouveaux mariés remontèrent dans leur aéronef. Ils fuyaient vers le coin de nature tranquille interdit aux envahissements de la science moderne, vers le Parc national de Bretagne, où ils avaient naguère fait leur Voyage de fiançailles.
La petite ville de Kernoël les revit. Par autorisation spéciale, Georges Lorris put amener dans une anse de la petite baie un aéro-chalet des plus confortables et s'y installer avec Estelle à 50 mètres au-dessus de la grève, dans l'embrun de la mer et le parfum des landes, devant un panorama splendidement pittoresque de criques sauvages ou de pointes rocheuses hérissées de vieux clochers, de forêts de chênes enchâssant dans l'émeraude frissonnante de vieilles ruines féodales ou de mystérieux cercles de pierres celtiques...
Les semaines passèrent vite dans ces délicieuses solitudes... Un jour vint cependant où elles furent envahies. C'était le commencement des vacances. Toutes les diligences du pays, toutes les carrioles, toutes les guimbardes roulaient chargées de gens pâles et fatigués, dont les têtes ballottaient sous les cahots des chemins. C'était l'arrivée annuelle des citadins lamentables venant chercher le repos et puiser de nouvelles forces dans le calme et la tranquillité des landes, l'arrivée de tous les énervés et de tous les surmenés, accourant se rejeter sur le sein de la bonne nature, haletants des luttes passées et heureux d'échapper pour quelque temps à la vie électrique.
Il fallait les voir jaillir de toutes les voitures, descendre plus ou moins péniblement, aux portes de Kernoël, les pauvres énervés et se laisser tomber aussitôt sur la première herbe entrevue, s'étendre sur le gazon, s'allonger dans le foin, se rouler sur le ventre ou sur le dos, avec des soupirs de soulagement et des frémissements d'aise.
Il en venait, il en arrivait de partout par bandes lamentables...
Ouf! enfin! L'air pur, non souillé par toutes les fumées soufflées par les monstrueuses usines! la tranquillité, la détente complète du cerveau et des nerfs, la joie suprême de se sentir renaître et le bonheur de revivre!
Nous, dans la douceur des prairies, dans la bonne senteur des prairies, dans la fraîcheur des grèves, nous allons nous reprendre, nous allons respirer, souffler, nous allons reconquérir des forces pour les luttes futures... Continue à tourner avec les autres, ceux qui, hélas! ne peuvent se donner ces quelques bonnes semaines de vacances, avec les malheureux ilotes trop profondément engagés dans tes rudes engrenages, absorbante et terrifiante machine sociale!