Mme Lacombe fouilla fébrilement dans le petit sac qu'elle tenait à la main, elle en tira une tapisserie de pantoufles qu'elle venait d'acheter pour M. Lacombe et la déposa sur le phonographe.
«Tenez, c'est une paire de pantoufles que j'ai brodées moi-même pour le grand homme... Vous n'oublierez pas mon nom, mistress... Ah! mon Dieu, fit-elle, en voilà bien d'une autre, il y a un petit objectif au phono, le visiteur est photographié! Il a mon portrait maintenant... Tant pis, je me sauve!»
Elle se dirigea vers la porte, mais elle revint vite.
«J'allais mettre le comble à mon impolitesse, partir sans prendre congé; que penserait-on de moi?... Heureuse et fière d'avoir eu un instant de conversation avec l'illustre Philox Lorris, malgré les interruptions d'une dame anglaise très ennuyeuse, son humble servante met toutes ses civilités aux pieds du grand homme! prononça-t-elle en se penchant vers le phonographe.
—J'ai bien l'honneur de vous saluer,» répondit l'appareil.
Mme Lacombe, bien qu'elle ne se démontât pas facilement, rentra tout émue à Lauterbrunnen et ne se vanta pas de sa visite.
Quelque temps après, Estelle passa son dernier examen pour l'obtention du grade d'ingénieure. Elle avait confiance maintenant, elle se trouvait bien préparée, bien ferrée sur toutes les parties du programme, grâce aux conseils de Georges Lorris et à toutes les notes qu'il lui avait communiquées. Elle partit donc avec tranquillité pour Zurich, se présenta comme tous les candidats et candidates à l'Université et, forte des bonnes notes obtenues à l'examen écrit, affronta l'examen oral sans trop de battements de cœurs cette fois.
Aux premières questions tombant du haut des imposantes cravates blanches de ses juges, l'aplomb inhabituel et tout factice de Mlle Estelle l'abandonna tout à coup; elle rougit, pâlit, regarda en l'air, puis à terre en hésitant... Enfin, par un violent effort de volonté, elle parvint à retrouver assez de sang-froid pour répondre. Mais toutes ces matières qu'elle avait étudiées avec tant de conscience se brouillaient maintenant dans sa tête; elle confondit tout ce qu'elle savait pourtant si bien et répondit complètement de travers. Quelle catastrophe! le fruit de tant de travail était perdu! Des zéros et des boules noires sur toute la ligne, voilà ce qu'elle obtint à cet examen décisif.
Sa désolation fut grande; dans son trouble, elle oublia que sa mère, certaine de son triomphe, devait la venir chercher à Zurich; elle prit bien vite son aérocab et, à peine rentrée, courut se renfermer dans sa chambre pour pleurer à l'aise, après avoir chargé le phonographe du salon d'apprendre à ses parents son échec.
Elle était ainsi plongée dans son chagrin depuis une demi-heure, lorsque la sonnerie d'appel du téléphonoscope retentit à son oreille. Elle mit la main en hésitant sur le bouton d'arrêt.