«Il a bien fallu le reconnaître, oui, de toute évidence, les races de rudes soldats et de fiers chevaliers des âges révolus, en s'entre-croisant et s'alliant toujours entre elles, fortifiaient les hautes qualités de vaillance qui les distinguaient et légitimaient leur belle fierté, et aussi ces prétentions qu'on leur reproche à la domination sur des sangs moins purs.

«Oui, la décadence a commencé, pour ces vieilles races, le jour où le sang des fiers barons s'est mélangé avec le sang des enrichis, et ce sont les mésalliances réitérées qui ont tué la noblesse! Démonstration scientifique très facile: Prenons un descendant de Roland le paladin, fils de trente générations de superbes chevaliers... Que ce fils des preux épouse une fille de traitant, et voilà soudain cette crème du sang des preux annihilée dans le fruit de cette union, noyée par un afflux de sang très différent!... Voilà que, par l'atavisme, l'âme d'ancêtres maternels, petits boutiquiers ou gens de finance, braves revendeurs d'épiceries ou maltôtiers concussionnaires, va renaître dans le corps de ce descendant du paladin Roland!... Que recouvrira maintenant le pennon du paladin?... Allez-y voir! quelque chose de bon peut-être, quelque chose de douteux ou de médiocre! Pauvre Roland, quelle grimace il fera là-haut!... Vois-tu, on ne saurait trop se préoccuper de ces questions... Il faut toujours songer à ses descendants et ne pas les exposer à loger dans leurs corps des âmes dont on ne voudrait pas pour soi... Nous sommes aujourd'hui, nous autres, une aristocratie, l'aristocratie de la science! Songeons aussi à fonder, par une sélection bien étudiée, une race vraiment supérieure! Je ne veux pas, dans ma famille, de renaissances ancestrales désagréables. Je ne veux pas m'exposer à voir renaître, dans un petit-fils à moi, Philox Lorris, l'âme d'un grand-papa du côté maternel, qui aura été un brave homme peut-être, mais un simple brave homme! Les recherches sur l'atavisme l'ont établi, et la photographie, depuis un siècle, nous a fourni des documents tout à fait probants quant aux ressemblances physiques: l'enfant qui naît reproduit toujours un type familial plus ou moins lointain—absolument et trait pour trait souvent—souvent aussi mélangé de traits divers pris à plusieurs autres types dans l'une ou dans l'autre famille!... Eh bien! il en est de même pour les qualités intellectuelles: on les tient aussi d'un ancêtre ou de plusieurs... Il y a comme un capital spirituel dans une race, réservoir pour la descendance; la nature puise au hasard dans ce capital pour remplir ce petit crâne qui naît... Elle en met plus ou moins, tant mieux si elle a fait bonne mesure, tant pis si elle a été chiche; c'est au hasard de la fourchette, tant pis si nous n'avons que des rogatons! dans tous les cas, elle ne peut puiser que dans ce capital amassé par les ancêtres et augmenté peu à peu par les générations!...

«C'est donc à nous de bien choisir nos alliances, pour apporter à notre race un supplément de qualités, pour mettre nos descendants à même de puiser dans un capital intellectuel plus considérable... Écoute, tu connais les Bardoz; ce nom représente, du côté du père, trois générations de mathématiciens des plus distingués; du côté de la mère, un astronome et un grand chirurgien, plus un grand-oncle qui avait du génie, puisque c'est lui qui a inventé les tubes électriques pneumatiques remplaçant les chemins de fer de nos ancêtres... Une belle famille, n'est-ce pas? Eh bien! il y a une demoiselle Bardoz, trente-neuf ans, doctoresse en médecine, doctoresse en droit, archi-doctoresse ès sciences sociales, mathématicienne de premier ordre, une des lumières de l'économie politique et en même temps brillante sommité médicale! Je te la destinais. Je voyais en elle la compensation indispensable à ta légèreté...»

RECHERCHES SUR L'ATAVISME.—LUTTE D'INFLUENCES ANCESTRALES.

Georges Lorris eut un geste d'effroi et tenta d'interrompre la conférence de son père. Il entreprit un portrait d'Estelle Lacombe.

«Mlle Bardoz ne te plaît pas, continua Philox Lorris, sans faire attention à l'interruption; soit, j'en ai une autre: Mlle Coupard, de la Sarthe, trente-sept ans seulement, femme politique des plus remarquables, future ministresse, fille de Jules Coupard, de la Sarthe, l'homme d'État de la Révolution de 1935, dictateur élu pendant trois quinquennats consécutifs, petite-fille de l'illustre orateur, Léon Coupard, de la Sarthe, qui fit partie de dix-huit ministères... Union de la haute science et de la haute politique, ainsi les plus belles ambitions sont permises à nos descendants... Arriver à prendre en mains la direction des peuples, à influer sur les destinées de l'humanité par la science ou la politique, voilà ce que nous pouvons rêver!...

—Voilà celle que j'épouserai, et pas d'autre, ni la sénatrice Coupard, de la Sarthe, ni la doctoresse Bardoz, déclara Georges, en mettant une photographie d'Estelle entre les mains de son père: c'est Mlle Estelle Lacombe, de Lauterbrunnen-Station... Elle n'est pas doctoresse ni femme politique, mais...

LA SÉNATRICE COUPARD, DE LA SARTHE.