UNE LIBRAIRIE PHONOGRAPHIQUE.

Pendant que les voyageurs s'installent dans l'aéronef, il convient de présenter ces deux personnages. Le secrétaire Sulfatin est un grand, fort et solide gaillard, marquant environ trente-cinq ou trente-six ans, large d'épaules, bâti carrément, un peu rugueux de manières et de physionomie inélégante, mais extrêmement intelligente, avec des yeux extraordinaires, vifs, perçants, d'un éclat de lumière électrique. Ce nom de Sulfatin peut sembler bizarre, mais on ne lui en connaît pas d'autre.

Héliog. & Imp. Lemercier, Paris.

Le Voyage de Fiançailles

Il y a une mystérieuse légende sur le secrétaire général de Philox Lorris. D'après ces on dit, acceptés pour vérités dans le monde savant, Sulfatin n'a ni père ni mère, sans être orphelin pour cela, car il n'en a jamais eu, jamais!... Sulfatin n'est pas né dans les conditions normales—actuelles du moins—de l'humanité; Sulfatin, en un mot, est une création; un laboratoire de chimie a entendu ses premiers vagissements, un bocal a été son berceau! Il est né, il y a une quarantaine d'années, des combinaisons chimiques d'un docteur fantastique, au cerveau enflammé par des idées étranges, parfois géniales, mort fou, après avoir épuisé sa fortune et son cerveau en recherches sur les grands problèmes de la nature. De toutes les découvertes de l'immense génie sombré si malheureusement dans l'aliénation mentale avant d'avoir pu conduire à bonne fin ses recherches et ses miraculeuses expériences, il ne reste que la résurrection d'une ammonite comestible disparue depuis l'époque tertiaire, et cultivée maintenant sur nos côtes par grands bancs, qui font une sérieuse concurrence aux établissements ostréicoles de Cancale et d'Arcachon; un essai d'ichtyosaure, qui n'a vécu que six semaines, et dont le squelette est conservé au Muséum, et enfin Sulfatin, échantillon produit artificiellement de l'homme naturel, primordial, exempt des déformations intellectuelles amenées au cours d'une longue suite de générations.

L'HOTEL DE PHILOX LORRIS.

Le docteur ayant emporté son secret dans la tombe, personne ne sait au juste ce qu'il y a de vrai dans la mystérieuse origine attribuée à Sulfatin. En tout cas, les observateurs qui l'ont suivi depuis son enfance n'ont jamais pu découvrir en lui aucune trace de ces penchants, de ces idées préconçues, de ces préférences d'instinct que nous apportons en venant au monde, que nous tenons d'ancêtres lointains et qui germent dans notre cerveau et se développent d'eux-mêmes. L'esprit de Sulfatin, cerveau neuf, terrain absolument vierge, se développait régulièrement et logiquement, suivant ses observations personnelles. Extrêmement intelligent, manifestant une véritable fringale, pour ainsi dire, d'étude et de science, Sulfatin, ayant toujours vécu dans un milieu scientifique, devint peu à peu un ingénieur médical de premier ordre. Et, si l'esprit progressait sans cesse, le corps aussi se développait admirablement, défiant toute attaque des microbes innombrables et de toute nature parmi lesquels nous sommes condamnés à évoluer. Cet organisme tout neuf, sans aucune tare ni défectuosité physiologique atavique, ne donnait à peu près aucune prise aux maladies qui nous guettent tous et trouvent, hélas! trop souvent le terrain préparé.