L'AUBERGE DU GRAND SAINT-YVES.
Estelle avait deux chambres, une petite pour Grettly et, pour elle, une immense pièce à poutres apparentes, à grande cheminée et à meubles antiques. De naïves lithographies du Moyen âge, retraçant les malheurs de Geneviève de Brabant, ornaient les murs tapissés d'un papier à grandes fleurs.
Dès le lendemain, une existence nouvelle commença pour nos voyageurs. C'était le jour du marché, qui se tenait sur la place, devant le Grand Saint-Yves; ils furent réveillés par le bruit et assistèrent de leurs fenêtres au défilé des voitures de légumes, des ânes chargés de paniers de pommes de terre, de choux et d'oignons, des fermiers menant des cochons roses dans de petites charrettes, des paysannes guidant avec une gaule des troupes d'oies cancanantes.
Estelle et Georges, suivis de Grettly, furent bientôt sur la place à tourner autour des paysans et des marchandes, des laitières, des petites bourgeoises de la ville marchandant une botte de carottes ou une paire de canards. Sulfatin et son malade les rejoignirent. Toutes ces petites scènes de la rue semblaient extrêmement curieuses à ces ultra-civilisés; ils faisaient de longues stations devant une laitière mesurant son lait, devant le rémouleur ambulant repassant les couteaux des paysans, devant le maréchal ferrant en train de remettre un fer à un cheval, spectacle nouveau et plein d'intérêt pour ces chevaucheurs d'aéronefs.
SPECTACLE NOUVEAU ET PLEIN D'INTÉRÊT.
Après un déjeuner qui menaçait de ne plus finir, car de la cuisine aux bonnes fumées odorantes surgissaient constamment des servantes avec des plats nouveaux, les voyageurs gagnèrent la rivière et descendirent vers la mer par un sentier des plus irréguliers menant à des champs de roseaux, à de petites criques de sable jaune sous les arbres, où résonnait le battoir des lavandières en corsages bleus, à côté de ponts de bois cahotants, jetés de roche en roche, sous les vieux moulins moussus dont les grandes roues verdies, tournant lentement avec le courant, versaient comme des ruissellements d'étincelles.
SOUS LES VIEUX MOULINS.
Grettly était aux anges. Elle retrouvait la vraie nature sans aucune trace de ces fils électriques tendus comme un immense filet aux mailles mille fois entre-croisées sur le reste de la terre. De temps en temps, elle levait la tête, surprise et charmée de ne plus voir le ciel sillonné de nos véhicules aériens à grande vitesse.