Les maisons au-dessous de ce curieux portail trempent presque dans la Meuse, elles sont hautes et serrées; beaucoup, après un rez-de-chaussée très bas, sont portées en encorbellement sur des poutrelles ou sur des corbeaux de pierre ayant un faux air de mâchicoulis.
Un grand pont moderne traversant la Meuse sous l'église, réunit la ville au faubourg de Leffe, et remplace le vieux pont plusieurs fois détruit, tout comme la ville elle-même, dont le passé est au moins aussi accidenté que les rochers. L'histoire de Dinant n'est qu'une succession d'explosions de fureurs et de catastrophes amenées par les coups de colères aussi imprudents que frénétiques des Dinantais.
BOUVIGNES.—ANCIENNE PORTE SOUS LE CHEVET DE L'ÉGLISE.
C'était une rude ville que Dinant. Fière des richesses amassées dans le travail du cuivre, avec ses Dinanteries renommées par toute l'Europe, se fiant à la force de ses rochers et de son château de Montorgueil, elle se montrait d'une humeur peu commode, aussi bien avec la petite ville de Bouvignes, sa très proche voisine, qui la regardait de la rive en face à moins d'une demi-lieue, qu'avec les puissants, fussent-ils le Prince-Evêque de Liége, leur seigneur immédiat, le duc de Bourgogne ou le roi de France.
Bouvignes, c'est l'ennemie intime. Pendant des siècles, Bouvignes et Dinant si proches, mais séparées par une haine implacable, vécurent en état d'hostilité, telles Semlin et Belgrade. Les Dinantais eurent affaire en 1466 au comte de Charolais, le futur Charles le Téméraire. La principauté de Liége étant en révolte contre la maison de Bourgogne, ils eurent l'imprudence de s'en aller pendre Charles en effigie devant Bouvignes, qui tenait pour le duc, en criant aux habitants: «Voyez le fils de votre duc pendu ici, comme le roi le fera pendre en France». Et Dinantais et Liégeois s'en allèrent de compagnie ravager le pays de Namur resté fidèle au duc.
Mais Charles amenait une grosse armée avec une formidable artillerie qui fit rage contre les remparts. Malgré les averses de boulets, malgré les brèches largement ouvertes aux assaillants, les Dinantais, dans un délire de fureur, pendirent les parlementaires envoyés pour leur offrir une capitulation. La défense était impossible pourtant, et il fallut se résigner et se rendre à discrétion.
A furieux, furieux et demi. Le comte de Charolais allait tirer d'eux une terrible vengeance. Il se faisait alors la main pour les atroces boucheries qu'il devait ordonner par la suite. Il lança au pillage et au massacre ses bandes de routiers. Les femmes, les enfants, les gens d'église mis à part, réunis en un lamentable troupeau furent éloignés, et la ville livrée aux soldats, entièrement pillée, saccagée et incendiée. Comme, parmi les parlementaires mis à mort par les Dinantais, il se trouvait des gens de Bouvignes, huit cents habitants liés deux à deux furent conduits devant Bouvignes et noyés dans le fleuve.