Elle est immense, cette Grande Place, et bien à la mesure du formidable beffroi. Les Halles tiennent tout le fond, un carré massif flanqué de tourelles aux angles; du centre de ce massif, l'énorme tour jaillit et monte par étages successifs, deux étages carrés, chacun à plate-forme crénelée, flanquée de tourelles, puis, après le deuxième, un étage octogonal très en retrait, construit seulement en 1482, l'étage des cloches, relié par un arc-boutant à chaque tourelle d'angle. Le sommet est à 80 mètres du sol; il y eut autrefois, sur cette dernière plate-forme, une flèche terminale trois fois incendiée, la dernière fois, en 1742, et qui n'a plus été refaite.

Le symbole est clair et apparaît encore mieux qu'à Ypres; l'énorme beffroi dominant de toute sa taille les Halles à ses pieds, c'est bien la force, la puissance communale, abritant et protégeant le libre trafic des citoyens.

A l'intérieur, les Halles sont occupées à droite par la boucherie, marché aux viandes pittoresquement installé, et à gauche, par le Musée archéologique.

C'est une jolie ascension que celle des quatre cents marches de la tour, mais la vue qu'on a de la plate-forme vaut bien un peu de fatigue. Au dernier étage, dans la partie octogonale, se trouve le célèbre carillon de quarante-neuf cloches et le gros bourdon. Il faut monter par une sorte d'échelle qui passe en travers des grandes ogives complètement ouvertes et par lesquelles on aperçoit le pavé de la place et les toits des maisons, tout en bas. C'est fort joli déjà, on s'attarde naturellement à tous les détails, et pendant ce temps-là l'horloge vient à sonner la demie ou le quart, la grosse cloche se met en branle, le carillon commence sa chanson, l'escalier tremble, la Tour vibre tout entière. Alors l'ascensionniste sent la tête lui tourner et se croit presque en train de descendre en musique avec la Tour, et les quarante-neuf cloches, et le gros bourdon, sur le pavé d'en bas.

Mais le carillon s'est tu, les dernières notes s'envolent allègres et légères pour aller réjouir les passants au loin, et le beffroi se calme. Sur la plate-forme, c'est l'éblouissement. On plane sur les deux places, le Burg et la Grande Place, au-dessus des grands édifices entourant le vieux Beffroi, l'Hôtel de ville, le Palais du Franc, l'Hôtel provincial, la chapelle du Saint-Sang, toute une poussée de cimes ardoisées, de lignes de toits enchevêtrés de toutes les façons, de pointes, de pinacles, de clochetons de toutes formes, de tourelles qui semblent des minarets, de flèches gothiques, lançant le plus haut possible, leurs boules et leurs girouettes.

Et les premiers canaux, le Dyver, le canal du Rosaire, les quais se prolongeant en lignes de verdures ou en files de pignons, la topographie de la ville se révélant, avec ses hauts points de repère, les églises, avec les tours gigantesques de la cathédrale et de Notre-Dame, encadrant les fines découpures de l'hôtel Gruuthuse ou les masses sombres de l'hôpital Saint-Jean. Et tout autour, d'autres tours, d'autres édifices, des rues et des canaux à perte de vue, sur toute l'étendue de l'immense périmètre de l'ancienne enceinte, marqué par quelques portes restées debout dans un moutonnement de verdure.

BRUGES.—RUE DE L'ANE-AVEUGLE, ENTRE LE GREFFE ET L'HOTEL DE VILLE.