Deux ans après ce fut autre chose, en pleine décadence du Système, le Palais refusant d’enregistrer des édits favorables aux combinaisons de la Compagnie des Indes aux abois, le régent, par un coup d’autorité, exila le Parlement entier à Pontoise. Le 10 juillet 1720, chaque membre du Parlement reçut une lettre de cachet particulière lui ordonnant de partir pour cette ville. Pour couper court à toute tentative de résistance des magistrats et les empêcher de siéger, le Palais fut occupé militairement. Les mousquetaires s’installèrent dans la Grande Chambre et pour occuper leurs loisirs s’amusèrent à contrefaire une séance de la Cour: «installés sur les fleurs de lys», ils firent le procès d’un chat qui fut, après réquisitoire et plaidoiries, condamné à mort.

Les Parisiens chansonnaient tout alors, ils ne firent aucune barricade pour réclamer leur Parlement, qui ne revint que six mois après, en consentant à enregistrer la bulle Unigenitus, autre sujet de troubles et de querelles alors, entre les jésuites et les ultramontains d’un côté, les jansénistes et les gallicans de l’autre.

Ces discussions devaient fort longtemps durer, compliquées de l’affaire des convulsionnaires au tombeau du diacre Paris et de querelles ecclésiastiques. Le Parlement qui menait la lutte contre les prétentions ultramontaines, brava et subit de nombreux désagréments, comme de nouveaux exils à Pontoise, des embastillements de conseillers envoyés quelques-uns au mont Saint-Michel, au château de Caen, au château de Ham, et même aux îles Sainte-Marguerite.

LA CHAPELLE SAINT-MICHEL DU PALAIS, XVIIIe SIÈCLE

A un moment, en 1754, dans l’affaire des billets de confession et des refus de sacrements, la lutte devint telle qu’après un lit de justice tenu par le roi à peu près tout le Parlement démissionna, sauf une quinzaine de membres.

L’attentat de Damiens fut une conséquence de ces querelles religieuses qui deux siècles auparavant auraient mis la France en feu. L’effervescence qui pendant toute cette période de lutte entre la magistrature et le clergé régnait au Palais dans la Grande salle pleine de disputes, jeta le trouble dans le cerveau du malheureux exalté; après le coup de canif donné à Louis XV, non pour le tuer, mais seulement pour lui montrer ce qu’il avait à craindre de l’indignation publique, Damiens transféré de Versailles à Paris fut enfermé dans la tour dite de Montgommery, le gros donjon du Palais où jadis l’avait précédé Ravaillac.

La Grande Chambre, incomplète d’une grande partie de ses membres, réunie aux ducs et pairs et à une commission nommée par la cour, instruisit le procès qui se termina par le plus horrible des supplices pour le malheureux fou. Dans le public il y avait deux partis: les uns accusaient le Parlement d’avoir provoqué le crime par son attitude dans la querelle religieuse, les autres rejetaient l’accusation sur les Jésuites. On eût été fort heureux de pouvoir impliquer quelques membres du Parlement dans l’affaire, et les interrogatoires de Damiens à la question s’efforcèrent, mais en vain, d’arriver à compromettre quelques parlementaires.

Toutes ces luttes, compliquées de plus en plus d’autres affaires et d’intrigues de cour, reprenaient plus vives après les périodes d’accalmie. Elles devaient durer jusqu’à la fin définitive du Parlement, jusqu’au grand naufrage de la monarchie. Elles faisaient naître peu à peu un besoin de réformes, un désir de refonte gouvernementale qui devait aboutir à la réunion des Etats généraux, réclamée par tous comme un remède à tous les maux politiques dont l’organisme social se sentait atteint.

En 1737, l’incendie avait fait perdre à l’ensemble de l’édifice formé par le Palais de Justice un de ses plus beaux joyaux. Dans la nuit du 27 octobre, à deux heures du matin, la cour de la Sainte-Chapelle fut tout à coup éclairée par les flammes jaillissant des fenêtres de la Chambre des comptes. Le magnifique bâtiment construit par Louis XII aux premières années du XVIe siècle brûlait. Les secours furent très lents à arriver, il fallut bien du temps pour que le lieutenant de police pût rassembler le guet, la petite compagnie de pompiers nouvellement formée et bien mal pourvue encore de moyens pour lutter contre le feu, et les capucins, qui précédemment avaient été les seuls pompiers organisés.