«Nous estant ainsi mariez, dit la reine Marguerite en ses Mémoires, la fortune qui ne laisse jamais une félicité entière aux humains changea bientôt cet heureux estat de triomphe et de nopces en un tout contraire.»

Le successeur de Charles IX, le troisième des fils de Catherine qui se succédèrent sur le trône de France, Henri III aimait fort à processionner, on le sait, et à courir les sermons d’une paroisse à l’autre, plaisirs pieux que ce roi, étrange en tout, entremêlait de mascarades profanes et de courses aux mauvais lieux, avec sa bande de mignons qui le suivait fidèlement dans ses fringales de dévotions comme dans ses folies de carnaval. En 1583, alors que la Ligue grandissante lui créait de sérieux embarras et lui donnait de cruels soucis, Henri III eut encore une fantaisie qui lui sembla propre à donner une haute idée de sa dévotion au peuple de Paris, si porté vers la très sainte Ligue et que toutes les processions royales n’avaient encore pu édifier suffisamment. Il avait pris en Avignon, à son retour de Pologne, quelque goût aux confréries de pénitents flagellants auxquelles il s’était fait affilier avec la reine.

Après avoir largement fêté le carnaval de 1583 de façon à se faire admonester en chaire par les prédicateurs,—le roi, dit l’Estoile, avec ses mignons furent en masques par les rues de Paris, où ils firent mille insolences; et la nuit allèrent rôder de maison en maison, faisant vilenies et lascivités avec ses mignons frisés, bardachés et fraisés, jusqu’à six heures du matin du premier jour de carême... Henri III, déposant les masques, ouvrit le carême avec autant d’ardeur que les bals, en fondant au couvent des Augustins la congrégation des pénitents de l’Annonciation de Notre-Dame ou des Pénitents Blancs. Il y fit entrer avec lui ses mignons et d’autres gentilshommes de sa cour, ainsi que quelques-uns «des plus apparents» du Parlement et de la chambre des Comptes, avec bon nombre de notables bourgeois, et le 25 mars la nouvelle confrérie fit sa première et solennelle procession des Grands Augustins à Notre-Dame. Les pénitents, tous enfouis en un sac ou cagoule de toile blanche, avec un capuchon cousu au collet par derrière, percé de deux trous pour les yeux par devant, marchaient deux par deux, tous les rangs confondus. «Le cardinal de Guise, dit l’Estoile, portait la croix; le duc de Mayenne, son frère, était maître des cérémonies, le frère Edmond Auger, jésuite, bateleur de son premier métier et un nommé du Peyrat chassé de Lyon pour crimes divers marchaient en tête.

PASSAGE RUE DES CHANTRES. 1830

«Les chantres du roi couverts du même sac chantaient les litanies en faux bourdon. Arrivée au parvis Notre-Dame, toute la confrérie se mit à genoux, entonna le Salve Regina en très harmonieuse musique, et ne les empêcha la grosse pluye qui dura tout le jour, de faire et achever avec leurs sacs percés et mouillés leurs cérémonies commencées.»

Les pénitents se flagellaient à coups de discipline tout le long de la route et très sérieusement, «même des mignons auxquels on voyait le pauvre dos tout rouge des coups qu’ils se portaient; ils recommencèrent aux flambeaux le soir du jeudi saint, allant toute la nuit d’église en église et en grand magnificence de luminaire et de musique excellente, faux bourdonnée».

Cela n’empêchait point les gens de Paris de railler le roi et ses «vraies mômeries» même à la cour, où les pages du Louvre s’amusaient à parodier les pénitents en chantant des chansons de lansquenets, ce pourquoi le roi en fit fouetter plus de cent.

Sur ces processions et ces parodies religieuses il courait des chansons et des épigrammes, entre autres celle-ci:

Après avoir pillé la France,
Et tout son peuple dépouillé,
N’est-ce pas belle pénitence
De se couvrir d’un sac mouillé?