Quand, la veille de Noël, arrive la nouvelle de ces meurtres, Paris entre dans un vrai délire de douleur et de fureur, que les chefs ligueurs, les Seize, les curés des paroisses et les prédicateurs s’efforcent d’entretenir par tous les moyens. Le Parlement rend un arrêt contre les «meurtriers et assassinateurs de messieurs le cardinal et duc de Guise», la Sorbonne va proclamer la déchéance d’Henri III, «le perfide tyran, l’Hérode turc, allemand, anglais et polonais par le corps et diable par l’âme» des prédicateurs de la Ligue.

La ville de Paris voulut tenir sur les fonts du baptême, par les mains de ses magistrats, un enfant dont la duchesse de Guise accoucha en janvier, un mois après la mort de son mari. Ce fut une journée magnifique où les capitaines, les quarteniers et dizainiers de Paris marchaient deux à deux, portant flambeaux de cire blanche et suivis des archers, arbalétriers et arquebusiers de la ville, tous avec mêmes flambeaux, au bruit des canons tonnant sur la Grève.

Le 30 janvier eut lieu à Notre-Dame une imposante cérémonie funèbre en l’honneur du duc et du cardinal de Guise, en présence des cours diverses du Parlement et du corps de ville, au milieu d’un concours de peuple tel, dit l’Estoile, «que si c’eussent été des funérailles d’un roy»; après laquelle cérémonie commencèrent des processions allant de paroisse en paroisse, faisant des stations aux portraits des deux princes défunts, ou à leurs effigies de cire percées de grands coups de poignards, exposés partout. Dans ces processions, hommes et femmes, petits garçons et petites filles, au nombre quelquefois de cinq ou six cents, marchaient à demi nus en signe de désolation, avec des quantités de religieux et de prêtres nu-pieds ou même vêtus seulement d’une sorte de sac de toile blanche. On vit même avec une dramatique mise en scène une procession générale d’enfants des deux sexes, en nombre immense; ils portaient tous des cierges allumés qu’à un moment donné ils éteignirent sous leurs pieds en disant: «Dieu permette qu’en bref la race des Valois soit entièrement éteinte!»

ESCALIER DANS LES GALERIES DE NOTRE-DAME

Et ce peuple était «si enragé de processions» que revenant à peine des processions de la journée, il retournait dans la nuit réveiller ses curés et les forçait à reprocessionner, les traitant de politiques et d’hérétiques s’ils tentaient de faire quelques objections à leurs paroissiens pour ce zèle intempestif. Le processionisme était, avec les sermons, la folie de cette révolution si dévotieuse; ces processions à tout propos nous représentent les fameuses manifestations des révolutions de notre temps, de même que nous pouvons voir nos clubs et nos Réunions publiques dans les églises où déclamaient les enragés prêcheurs de la Ligue. En 1588, tout commençait et se poursuivait par prédications et par processions. Cette rage de dévotions n’empêchait pas la licence d’être grande, même dans les églises, où, à la faveur de la nuit, certains de ces zélés catholiques ne se gênaient point pour rire et muguetter au grand scandale de ceux qui processionnaient de bonne foi.

En juillet de l’année suivante, les troupes réunies d’Henri III et du roi de Navarre étant venues mettre le siège devant Paris, lequel malgré processions et sermons n’eût alors pas été en état de résister bien longtemps, le coup de poignard du moine Jacques Clément exécutant Henri III au milieu de son armée, en son camp de Saint-Cloud, assouvit les haines des guisards et des ligueurs et sauva la ville aux abois.

Le Jacobin assassin devint saint Jacques Clément, un martyr de la foi; on le voulait faire canoniser, et en attendant il fut proposé de lui élever une statue dans Notre-Dame.

Henri IV durant quatre années encore devra chevaucher l’épée au poing pour conquérir son royaume morceau par morceau, tournant autour de sa capitale et cherchant à l’enlever par de brusques attaques. Le parti de la Ligue s’est fortifié, Paris pendant des années est une grande place de guerre, les Parisiens constamment sous les armes, en exercice sur les places, de garde en leurs quartiers, aux remparts et boulevards nouvellement élevés, sont devenus peu à peu des soldats, tous portant l’arquebuse ou la hallebarde pour l’Union catholique.