JOURNÉE DES BARRICADES.—
COMBAT SUR LE MARCHÉ-NEUF

Même les moines des couvents étaient enrégimentés et quelques-uns se distinguèrent aux escarmouches, comme les quelques jésuites qui, de garde une nuit aux remparts du côté du faubourg Saint-Jacques, repoussèrent une tentative d’échellade des troupes royales. Ces moines formaient ainsi des bataillons casernés que l’on pouvait avoir sous la main à toute heure en cas de besoin.

Outre toutes les milices bourgeoises, toujours assez longues à rassembler par les tambours des quartiers, les Seize avaient organisé quelques compagnies ou bandes régulières, véritables soldats entièrement à leurs ordres, qu’ils logeaient où ils pouvaient.

Chaque révolution voit naître ainsi des corps formés de la partie jeune et remuante des milices bourgeoises, imbue plus violemment des passions du temps, par exemple certaines compagnies des sections de 93, la mobile de 48, ou les compagnies de guerre et les corps francs de 70-71.

A cette époque, les galeries hautes de Notre-Dame servirent au logement de ces compagnies. La cathédrale fut alors comme une caserne guisarde. Dans la grande restauration de l’édifice entreprise de nos jours on a retrouvé bien des traces de ce casernement. «En enlevant les anciens carrelages des galeries, dit Viollet le Duc, on a trouvé meubles brisés, vêtements, fragments d’ustensiles de cuisine; tout avait été jeté pêle-mêle dans les reins des voûtes à la dernière heure de la tyrannie des chefs de la Ligue.»

Aux voûtes de Notre-Dame étaient suspendus de nombreux drapeaux enlevés, disait-on, aux troupes royales. Quelques-uns peut-être étaient vrais et avaient été rapportés par les reîtres de Mayenne, qui d’ailleurs en avaient laissé bien davantage aux mains des royaux aux journées d’Arques et d’Ivry; les autres étaient de la fabrication de la duchesse de Montpensier ou des Seize, qui ne reculaient point devant les plus grossières supercheries pour exciter le zèle des Parisiens et les encourager à la résistance.

En janvier 1590 était arrivé un légat envoyé par le pape Sixte-Quint pour fortifier le parti de la Ligue, «opérer la réunion de tous les Français à la loi romaine et concourir à l’élection d’un roi catholique»; c’est-à-dire au fond pour veiller aux intérêts du Saint-Siège et travailler à l’élection du prince, soit de la maison de Lorraine, soit d’Espagne, qui offrirait le plus de garanties.

Le cardinal Gaetano, légat du pape, accompagné d’une suite nombreuse de moines et de prédicateurs fameux venant renforcer ceux que Paris renfermait déjà, fit une entrée solennelle le 20 janvier. Le cardinal de Gondi, évêque de Paris, plusieurs évêques des provinces et les principaux de l’Union, avec dix mille bourgeois allèrent à sa rencontre à la porte Saint-Jacques. Seize bataillons de milice bourgeoise rendaient les honneurs. Après la harangue du prévôt des marchands La Chapelle-Marteau, qui l’assura de la soumission des Parisiens au Très Saint-Père, le légat monté sur une mule fut placé sous un dais et marcha en grande pompe jusqu’à Notre-Dame pour entendre un Te Deum solennel, après lequel il fut conduit à l’évêché qui avait été magnifiquement préparé pour lui servir de résidence pendant son séjour.

Le surlendemain de son arrivée, le légat alla au Parlement escorté d’un grand nombre de seigneurs et de ligueurs marquants; il parut en la Chambre dorée où les cours étaient assemblées et s’avança pour se placer dans l’angle où était le siège du roi pour les lits de justice, mais le président Brisson le retint et «le prenant par la main comme voulant lui faire honneur, le fit asseoir sur le banc au-dessous de lui». Quelque temps après, le légat officiant pontificalement, assisté de plusieurs évêques et prélats, fit prêter au prévôt des marchands, aux échevins, colonels, capitaines, lieutenants, et enseignes de tous les quartiers et dizaines de Paris, le serment d’employer leurs vies pour la conservation de la religion catholique, apostolique et romaine, et de ne prêter jamais obéissance à un roi hérétique quel qu’il fût, lequel serment les colonels et capitaines devaient ensuite faire jurer au peuple, chacun en son quartier.

La guerre se poursuivait en province, Mayenne se faisait battre à Arques et à Ivry. En mai 1590, le Béarnais poussa une pointe sur Paris pour tâter la capitale, mais il n’était pas temps encore, une attaque sur les faubourgs du nord échoua, La Noue, toujours en avant, ayant été blessé grièvement près de Saint-Laurent. Les royaux s’emparèrent des ponts de Charenton et de Saint-Maur, brûlèrent les moulins de Belleville pour affamer la ville. Henri IV dirigeait les opérations du haut de Montmartre, où il s’était logé dans l’abbaye, pour les beaux yeux de l’abbesse, disait-on. L’attaque de vive force n’ayant pas réussi «à amollir la dureté de ce peuple», les troupes royales s’établirent pour un investissement en règle.