LE PONT NOTRE-DAME, XVIe SIÈCLE
M. le légat vint passer les bataillons en revue dans les rues devant Notre-Dame; il était en carrosse avec le cordelier Panigarole, le jésuite Bellarini et quelques ecclésiastiques, tous Italiens. Comme la colonne retraversait la Cité par le pont Notre-Dame pour gagner le quartier de l’Université par le Petit-Pont, il faillit arriver près du pont Notre-Dame un grave accident au légat. La colonne s’arrêtant pour recevoir la bénédiction du prélat, on voulut sur l’ordre du chef présenter les armes et répondre à la bénédiction par une salve en l’honneur du légat; toute l’armée monacale tira les épées, haussa hallebardes et piques dans un beau désordre, les arquebusiers et mousquetaires chargèrent leurs armes et tirèrent en l’air.
Cette escopetterie fit beaucoup de bruit et même un peu de besogne, car certains de ces soldats novices avaient chargé à balle. Quelques coups portèrent, un domestique de l’ambassadeur d’Espagne fut blessé et le légat vit un de ses officiers tomber mort à ses côtés dans son carrosse. Il n’en demanda pas davantage.
—Mes amis, dit-il, effrayé, le soleil de juin est trop chaud, il m’incommode!... Et il se hâta d’achever sa bénédiction, écourta ses félicitations et regagna l’évêché.
Le bon peuple d’alors ne trouvait pas l’ecclésiastique tué si fort à plaindre, criant au contraire tout haut qu’il était très «fortuné» d’être tué en une si sainte occasion, et les moines, en continuant leur marche, ne se firent pas, pour si peu, faute de saluer par d’autres salves sur leur route les maisons des notables de la Ligue.
En témoignage de l’impression que cette étrange procession fit sur les contemporains, il nous est resté quelques tableaux et un certain nombre d’estampes françaises ou étrangères, reproduisant le défilé de tous ces frocards enrégimentés dans les rues devant Notre-Dame ou sur la place de Grève.
Des recherches ordonnées au commencement du siège avaient trouvé deux cent vingt mille Parisiens dans la ville et tout au plus des grains pour nourrir pauvrement tout ce monde pendant un mois. Henri IV, avec douze mille hommes de pied et trois mille chevaux, bloquait la ville et coupait tous les arrivages, ainsi donc bien peu de vivres purent entrer, et cependant Paris affamé, souffrant d’horribles maux, ayant dévoré tous ses chiens et ses chats et jusqu’à l’herbe des fossés, tint pendant trois longs mois. Tous les couvents, il est vrai, avaient emmagasiné des vivres pour plusieurs trimestres de consommation, mais dès la fin du premier mois les Seize mettaient la main sur une partie de ces provisions. A la fin d’août, les lansquenets «mourant de malerage de faim, commencèrent à chasser aux enfants comme aux chiens et en mangèrent trois»...
Pour faire prendre patience à ces affamés, on continuait à faire «d’infinies» processions, M. le légat répandait largement les pardons et indulgences, et les prédicateurs, du haut de la chaire, annonçaient tous les jours des secours prochains et la délivrance sous huitaine.
Mais juste comme la ville agonisante allait être acculée à la reddition, l’armée lorraine-espagnole du prince de Parme et de Mayenne arriva sous Meaux et le Béarnais fut obligé de lever le siège pour ne pas risquer une bataille sous les murs de la ville. Le matin du 30 août Paris se trouva débloqué.