Elle avait pourtant eu le temps, à l’Archevêché, de voter le 2 novembre, sur la proposition de M. de Talleyrand-Périgord, évêque d’Autun, la confiscation des biens du clergé. Elle y vota, en outre, la loi martiale contre les attroupements, et un décret prononçant jusqu’à nouvel ordre les vacances du Parlement, c’est-à-dire condamnant à mort cette antique institution, qui n’osa regimber, et sans essayer de résistance descendit au tombeau.

A la fin de l’année 89 éclate l’affaire Favras; le marquis de Favras, royaliste énergique, ancien officier des gardes de Monsieur, était accusé d’avoir formé un plan contre-révolutionnaire, consistant à faire entrer, une belle nuit, dans Paris, des troupes solides, réunies aux environs sous différents prétextes, à égorger Lafayette, Bailly et les meneurs de la Révolution, enlever le roi pour le conduire en sûreté en province.

Favras, traduit devant le Châtelet, qui avait, en attendant la refonte de la magistrature, été chargé de poursuivre dans les affaires de lèse-nation, se défendit courageusement. Mais sa perte était certaine, il fallait une satisfaction aux colères populaires. Crime nouveau, juridiction ancienne; avant de tomber à son tour le vieux Châtelet des siècles lointains jugea, selon les anciennes formules, avec tout l’appareil de la justice d’autrefois, le conspirateur contre la nation, et le condamna à être pendu en Grève, après avoir fait amende honorable en chemise, une torche ardente à la main, devant le porche de Notre-Dame. La sentence reçut son exécution le 19 février.

Le malheureux Favras apparut devant Notre-Dame, garrotté dans un tombereau, nu-pieds, vêtu d’une longue chemise blanche par-dessus ses habits, avec un écriteau sur sa poitrine portant ces mots: Favras, conspirateur contre l’Etat. Une torche brûlait à côté de lui. Le peuple, dit-on, s’émut à cette vue, il y eut des cris de: Grâce, aussitôt étouffés par d’autres cris féroces: A la potence! à la potence! qui l’accompagnaient depuis la prison.

Le condamné, toujours suivant les anciennes formes, descendit du tombereau, se mit à genoux devant le parvis et lut à haute voix son jugement et la formule de l’amende honorable. Il ajouta quelques mots d’une voix ferme: «Je meurs innocent! Quoique les motifs de ce jugement soient faux, j’obéis à la justice des hommes, qui, vous le savez, n’est pas infaillible!...» Il demanda ensuite à être conduit à l’Hôtel de Ville pour des révélations importantes. A l’Hôtel de Ville, Favras, attendant quelque chose, un secours, une intervention, dicta son testament de mort, une très longue pièce, où il revenait sur tous les détails de son affaire, sans d’ailleurs apporter aucune révélation, sans nommer personne. Le peuple s’impatientait cependant; le temps coulait, il était huit heures du soir, la place de Grève où clamait la foule entassée réclamant son supplicié, était plongée dans l’obscurité, malgré ses quelques réverbères, simples lumignons noyés dans le noir. Pour remédier à cette obscurité dangereuse, on garnit l’Hôtel de Ville de lampions de fête, et l’on compléta cette illumination sinistre par quelques lampions autour de la potence, et sur la potence elle-même, afin qu’elle fût aperçue de toute la place.

Quand ces préparatifs furent terminés aux cris de: Favras! Favras! le condamné fut livré au bourreau; il descendit les marches de l’Hôtel de Ville, soutenant le curé de Saint-Paul, à demi évanoui, et marcha vers l’échelle derrière le bourreau qui pleurait.—«Saute, marquis!» cria une voix féroce.

Le roi Louis XVI était tombé malade en mars 1791. Un Te Deum, chanté à Notre-Dame quand il entra en convalescence, fut le dernier; la municipalité, l’état-major de la garde nationale avec douze cents soldats citoyens y assistaient, pendant qu’en réjouissance le canon tonnait au dehors. Nous avons encore deux années avant d’arriver au 21 janvier 93.

Le 27 mars 1791, nouvelle solennité religieuse. Les chanoines de Paris ont été expulsés peu de jours auparavant; l’archevêque, monseigneur de Juigné, a été obligé de s’enfuir; la municipalité installe le nouvel évêque de Paris, Gobel. Le peuple est accouru et remplit l’église. La municipalité, le directoire du département, les notables, avec une députation de l’Assemblée, assistent à la cérémonie. Sur une estrade, devant le corps municipal, l’évêque prête le serment à la Constitution, le fameux serment qui cause un schisme dans l’Église et dont le refus va mettre bientôt les prêtres insermentés hors la loi. Ensuite, Gobel consacre neuf autres évêques assermentés. La cérémonie se termine par un Te Deum et par une espèce de procession, la municipalité avec un détachement de garde nationale conduisant le nouvel évêque dans les principales rues de la Cité pour le montrer à ses ouailles.

La cathédrale va traverser une difficile et terrible période. La vieille religion est proscrite, les prêtres qui ont refusé le serment sont traqués, massacrés dans les prisons ou guillotinés; les églises par toutes les villes de France sont supprimées et abattues par centaines. Après tant de siècles de gloire l’existence même de la cathédrale parisienne est menacée. Après les vandales opérant au nom du soi-disant bon goût, de nouveaux vandales vont s’abattre sur elle et la mutiler brutalement.

Pour commencer, la statue de Philippe le Bel fut détruite par les Marseillais en août 92, et peu après dans la nuit du 22, le Trésor contenant les reliques et d’inestimables merveilles d’orfèvrerie fut saisi sur un ordre de la Commune par les officiers municipaux de la Cité et transporté à l’Hôtel de Ville.