Un immense concours de population a précédé les milices citoyennes à la cathédrale et se presse sur tout le parcours, derrière les troupes faisant la haie sur le parvis; on acclame M. de La Fayette et l’état-major, on salue les drapeaux. Ils sont tous différents, ces drapeaux, offerts souvent par quelque riche citoyen ou par les dames du district. Chaque district a voulu se distinguer et s’est cherché des emblèmes et des devises. Quelques-uns sont blancs, mais pour la plupart on les a composés d’une croix blanche laissant aux angles des carrés rouges et bleus alternés, c’est-à-dire les vieilles couleurs de la ville unies à la couleur royale. Blancs ou tricolores, ces étendards portent tous des peintures allégoriques ou des emblèmes au centre, des faisceaux d’armes, des canons, des déesses de la Liberté, des Bastilles, beaucoup de vaisseaux, l’antique nef de la cité parisienne, les emblèmes des trois ordres, des lions, des bonnets de liberté de différentes couleurs, etc... On n’en était pas encore à l’unification à outrance qui fait semblables, absolument, le drapeau accroché au-dessus d’un établissement quelconque, où d’ailleurs il n’a que faire, et l’étendard qui mène les régiments aux batailles.
Le district Saint-Gervais a sur son drapeau la Liberté couronnant le buste du roi. Liberté, fidélité, dit le drapeau du bataillon des Capucins Saint-Honoré, donné par Mme la duchesse de Bourbon. Le district Saint-Martin a le coq gaulois sur un canon avec cette devise: Je veille pour la patrie. Le drapeau du district des Barnabites, dans la cité, est blanc, avec la couronne royale au centre sur l’initiale H. IV, et quatre fleurs de lys aux angles. Sous l’écusson de France le district de Popincourt inscrit ces mots: Un roi juste fait le bonheur de tous; la section de Saint-André-des-Arts a fait de son drapeau un immense tableau où, sur des canons, des armes et des boulets amoncelés, passe un grand génie portant des palmes, un étendard bleu, une pique avec le bonnet de la liberté, au milieu d’une immense gloire dorée. Union, force et vertu, dit une banderole tenue par un petit génie.
LA BÉNÉDICTION DES DRAPEAUX DE LA GARDE NATIONALE, 27 SEPTEMBRE 1789
Le drapeau de la section Saint-Marcel est aussi un tableau, mais plus farouche, on y voit un homme du peuple, armé d’une faux, marchant sur une forteresse, avec la devise: Mort ou Liberté. Le district des Filles-Dieu a mis Jeanne Darc dans la croix blanche de son étendard, dont le rouge et le bleu sont semés de fleurs de lys; le district de Notre-Dame porte A. M. (Ave Maria) en lettres d’or, au-dessus de deux canons en sautoir; le drapeau du district des Prémontrés de la Croix-Rouge est blanc avec une grande croix rouge fleurdelisée. Sur le drapeau du bataillon des pères de Nazareth, se voit un hercule vainqueur de l’hydre avec ces mots: Il est enfin terrassé!... Le drapeau du district des Jacobins Saint-Honoré porte l’écusson royal avec le sceptre coiffé d’un bonnet rouge. Quelques devises encore: Craindre Dieu, honorer son roi (district du Val-de-Grâce);—Sans union point de liberté;—La nation, le roi, la liberté, la loi;—Libre sous un roi citoyen;—(district de la Jussienne): Courageux, libre, prudent;—Sans loix point de liberté;—La loi, vivre ou mourir pour elle;—La liberté fait ma gloire (district Saint-Magloire);—N’obéir qu’à la loi;—etc., etc...
L’un après l’autre, les drapeaux avec des pelotons d’honneur pénètrent dans la nef pleine de baïonnettes; l’église où, tout le long des bas côtés, des tribunes à gradins ont été construites, est bondée de monde, de citoyens et de citoyennes saisis d’une émotion fort compréhensible, tous se croyant à l’aube d’une ère nouvelle de douceur et de paix, tous les cœurs à l’union, à la concorde. Les musiques militaires, les tambours, le bruit des armes mêlés aux chants religieux, aux harmonies des orgues portent au comble cette émotion, que l’abbé Fauchet surexcite encore par un sermon enflammé. Un à un les drapeaux défilent devant le chœur où l’archevêque les bénit, et, pour terminer la cérémonie, des salves de mousqueterie roulant sous les voûtes de la vieille cathédrale couvrent de leur fracas la grande voix des orgues et les acclamations.
CARREFOUR RUE DES MARMOUSETS
Un mois après, les événements ayant marché,—car on a eu dans l’intervalle le repas des gardes du corps, la marche du peuple de Paris sur Versailles, l’enlèvement du château, le retour forcé de la famille royale à Paris, bien des journées dramatiques,—l’Assemblée a décidé, elle aussi, de rentrer à Paris. Où la loger, où trouver un local pour ses séances? En attendant que la salle du Manège au Jardin des Tuileries soit prête, l’Assemblée vient tenir ses premières séances à l’ombre de Notre-Dame dans la grande salle de l’Archevêché. Les états généraux de 1789 revenaient au berceau des premiers états généraux de Philippe le Bel.
L’Assemblée à l’Archevêché se trouvait fort mal et très à l’étroit; cette grande salle était vraiment trop petite pour neuf cents ou mille députés, dont un grand nombre ne pouvaient trouver de sièges. L’air y devenait rapidement irrespirable. Le premier jour, fâcheux présage, une partie de la balustrade d’une galerie régnant autour de la salle tomba sur les députés; l’inquiétude était si grande que l’on croyait entendre à tout instant des craquements dans le vieil édifice. Enfin le 9 novembre, l’Assemblée put quitter cette salle incommode et s’installer au Manège.