Le moment où ces choses se passent, où s’établit cette religion de la Raison, prônée par Anacharsis Clootz, orateur du genre humain, pauvre rêveur destiné à une fournée prochaine, à un autre autel révolutionnaire, celui de la déesse Guillotine, c’est, il faut le noter, le commencement de novembre 1793. L’exécution de la reine est du 15 octobre; le matin du 31 octobre, les Girondins ont été conduits à la mort, le duc d’Orléans a été guillotiné le 6 novembre. La fête de la Raison a lieu le 10 novembre et Bailly doit être exécuté le 11.
L’AUTEL DE LA DÉESSE RAISON A NOTRE-DAME. 1793
De grands préparatifs furent faits pour la cérémonie, et le chœur de la vieille cathédrale étonné reçut une décoration bien nouvelle. A la place de l’ancien autel on dressa une estrade en forme de montagne couronnée par un petit Temple «d’architecture simple et majestueuse», dit Prudhomme dans le compte rendu de la cérémonie. Sur l’entablement de ce temple «sacré» étaient inscrits ces mots: A la Philosophie et en avant avaient été installés les bustes «de philosophes qui avaient le plus contribué à l’avènement de la République par leurs lumières».
Des draperies blanches enguirlandées de feuillages, de pilier en pilier, servaient de fond au «nouvel autel». Sur un angle de rocher à mi-côte de la montagne, un petit autel à l’antique supportait une espèce de cierge qui était le Flambeau de la vérité, enfin au pied de la montagne gisait renversée une statue de la Vierge figurant les anciennes idoles écroulées.
Pour cette fête de la Raison on ne s’était point contenté d’une représentation figurée de la nouvelle divinité, d’une statue quelconque, on avait voulu une divinité en chair et en os et le choix s’était porté sur une des célébrités de l’Opéra, Mlle Maillard, beauté fameuse depuis peut-être assez longtemps déjà, et un peu chargée d’embonpoint. Elle était royaliste, paraît-il, et avait été menacée déjà par les hébertistes. Des objections et de la tentative de résistance qu’elle fit lorsqu’on lui annonça qu’elle était promue déesse, Chaumette vint bien vite à bout. «Citoyenne, lui dit-il, si tu refuses d’être traitée en divinité, tu ne trouveras pas mauvais qu’on te traite en simple mortelle.» Mlle Maillard avait compris et s’était décidée.
Des tribunes garnissaient l’église remplie de curieux. Pas de soldats ni de milice citoyenne dans la nef; «les armes ne conviennent que dans les combats, dit Prudhomme, et non là où des frères se rassemblent pour se laver enfin de tous les gothiques préjugés». D’ailleurs beaucoup de ces «frères» étaient venus avec leurs piques et leurs sabres de sectionnaires.
A dix heures, précédée de tous les membres de la Commune, la déesse Raison fit son entrée dans Notre-Dame par le grand portail. Mlle Maillard, vêtue d’une robe blanche avec un manteau d’azur, coiffée du bonnet phrygien et tenant à la main une pique, était assise sur un siège à l’antique, porté sur les épaules de quatre forts de la Halle enguirlandés de rameaux de chêne. De chaque côté marchait une théorie de jeunes filles vêtues de draperies blanches, les chevelures dénouées sous des couronnes de feuillage, danseuses ou figurantes de l’Opéra, ayant ainsi leur rôle à jouer dans la cérémonie. Des députations des Jacobins et des comités révolutionnaires complétaient le cortège qui s’avançait majestueusement dans la nef toute rouge de bonnets phrygiens.
A l’entrée du chœur, le citoyen Chaumette offrit galamment la main à la citoyenne Maillard pour descendre de son palanquin et l’aida à monter les degrés de sa montagne pour se placer à la cime devant le temple de la philosophie, «ce qu’elle fit avec la majesté d’une habitante de l’Olympe».
Des chœurs entonnèrent aussitôt l’hymne à la Liberté, composée par Marie-Joseph Chénier, musique de Gossec. «Cette cérémonie, dit Prudhomme, n’avait rien qui ressemblât aux momeries grecques et latines, aussi allait-elle directement à l’âme. Les instruments ne rugissaient pas comme les serpents des églises, une musique républicaine placée au pied de la montagne exécutait en langue vulgaire l’hymne que le peuple entendait d’autant mieux qu’il exprimait des vérités naturelles et non des louanges mystiques et chimériques.»