Descends, ô Liberté, fille de la nature;
Le peuple a reconquis son pouvoir immortel.
Sur les pompeux débris de l’antique imposture,
Ses mains relèvent ton autel.
Venez, vainqueurs des rois, l’Europe vous contemple;
Venez, sur les faux dieux étendez vos succès;
Toi, sainte Liberté, viens habiter ce temple:
Sois la déesse des Français.

Puis on vit les jeunes Vestales de la Raison entourer la montagne, monter au temple de la Philosophie et en redescendre des flambeaux à la main; on les vit, comme dans une sorte de ballet, exécuter quelques pas pleins de gravité et faire fumer l’encens devant la déesse impassible.

Les chants, les danses en l’honneur de la Raison s’entremêlaient de discours; Chaumette célébra le grand jour qui marquait la fin des superstitions et fut très galant pour Mlle Maillard qualifiée «d’image sacrée, de chef-d’œuvre de la nature». L’enthousiasme de la foule éclata, les assistants en guise de chants liturgiques firent entendre la Carmagnole et les autres refrains révolutionnaires aux voûtes de Notre-Dame.

Après avoir pris quelque repos à la sacristie, la déesse Raison reparut et reprit sa place sur les épaules de ses quatre porteurs. Comme la Convention, en séance dans la salle des Tuileries, n’avait pu assister à l’installation du nouveau culte, la déesse Raison daignait se déranger pour rendre visite aux législateurs.

Le cortège traversa Paris précédé de tambours et de musiques parmi des flots de sans-culottes enthousiastes et de gens attirés par l’étrangeté du spectacle. En tête on voyait s’avancer des canonniers portant au bout d’une pique «les dépouilles du prince de la Calotte», c’est-à-dire les ornements sacerdotaux, la chape et la mitre de l’archevêque.

Arrivées à la Convention, la déesse Raison et ses Vestales furent admises aux honneurs de la séance. Chaumette les présenta lui-même à l’Assemblée.—«Législateurs! dit-il, le fanatisme a lâché prise! Ses yeux louches n’ont pu soutenir l’éclat de la lumière. Aujourd’hui un peuple immense s’est porté sous les voûtes gothiques qui pour la première fois ont servi d’écho à la vérité... Là nous avons abandonné des idoles inanimées pour cette image animée, chef-d’œuvre de la nature!»

Et Chaumette d’un beau geste invitait l’Assemblée à contempler cette déesse passée de l’Opéra à Notre-Dame. En divinité habituée à la scène, la Raison se laissa un instant admirer, puis descendit de son siège et sur l’invitation du président Laloy, ci-devant Leroy, monta s’asseoir à ses côtés, après avoir été embrassée par lui d’abord, par ses secrétaires ensuite, qui n’avaient pas voulu laisser passer l’occasion de faire leurs dévotions à une déesse si charmante.

Après quelques discours et la consécration définitive du nouveau culte par un décret, l’Assemblée prise d’enthousiasme leva la séance pour reconduire la Raison à Notre-Dame et recommencer la cérémonie du matin.

C’était le moment où les profanations des églises tournaient, selon l’expression de Louis Blanc, à une véritable orgie. Après Mlle Maillard on allait avoir dans les autres églises d’autres déesses Raison tirées non de l’Opéra mais des mauvais lieux. Le jour même de la présentation de la Raison à la Convention, une autre mascarade avait été reçue par l’Assemblée; c’était un détachement de patriotes couverts de chasubles et de chapes, portant au bout de leurs piques des ornements d’églises; ils venaient de parcourir le département de l’Oise où ils avaient pillé les églises, fait tomber les cloches et emprisonné une centaine de prêtres; ils rapportaient les produits du pillage, des objets du culte, en métaux précieux pour un poids considérable, et demandaient en récompense la permission de danser la Carmagnole devant l’Assemblée, misérable parade à laquelle la Convention dut consentir et qu’il fallut bien applaudir sous la pression des tribunes remplies de leur public habituel.