ÉGLISE SAINT-PIERRE AUX BŒUFS, RUE SAINT-PIERRE-AUX-BŒUFS
(SOUS LE NOUVEL HÔTEL-DIEU)
Prudhomme racontant la fête de la déesse Raison, termine en félicitant les sections de Paris du zèle qu’elles déploient dans le pillage et la dévastation des églises, tant de la ville que des environs. Ses phrases valent la peine d’être citées: «Chaque section se fait un honneur d’aller déposer sur l’autel de la patrie les dépouilles opimes de la superstition et la Convention ne sait ce qu’elle doit le plus admirer, ou la magnificence des dons, ou le zèle du patriotisme. Les communes voisines de Paris grossissent à l’envi ce beau cortège et déjà tout le département de la Seine est décatholicisé. Qui pourrait compter les immenses richesses de Franciade, ci-devant Saint-Denis, tout ce pompeux amas de hochets ridicules, qu’avait enfouis dans les églises la stupidité de nos pères, à laquelle on pardonne en riant lorsqu’on voit tous les trésors qu’ils ont réservés à nos besoins.»
HENRI IV ALLANT A NOTRE-DAME APRÈS LA REDDITION DE PARIS
Imp. Draeger & Lesieur, Paris
Et Prudhomme se contente de réclamer un peu plus de gravité dans ces offrandes à la Raison et se demande comment ces hommes «qui vouent au mépris la superstition et ses attributs, osent endosser le ridicule costume des prêtres en cérémonie, et rappeler les mascarades du carnaval en s’affublant d’une chape, d’une dalmatique, d’une chasuble...»
MAISON DU CLOÎTRE NOTRE-DAME. 1896
On allait en voir bien d’autres. On allait voir brûler en place de Grève les reliques de sainte Geneviève, avec une masse de précieux objets d’arts, stalles d’église, statues, manuscrits; on allait voir se multiplier ces mascarades que blâmait Prudhomme et les pilleurs d’églises se présenter à la Convention après avoir traîné de cabaret en cabaret, sur des ânes couverts d’habits sacerdotaux. Notre-Dame était devenu temple de la Raison, mais Saint-Eustache était transformé, avec une décoration rustique dans le chœur, des chaumières et des arbres, en une espèce de cabaret, fréquenté par les filles, lieu de plaisirs et de ripailles où l’on venait rire et boire, après avoir vu le spectacle du jour: défilé rue Saint-Honoré, d’une fournée intéressante de condamnés du tribunal révolutionnaire, buste ou cendres de grand homme portés au Panthéon, fête patriotique, démolition de quelque vestige du fanatisme en quelque sacristie...
Stupéfiante époque et étrange peuple. Et les acteurs de ces saturnales, ce sont les mêmes gens qui assistaient respectueusement, peu d’années auparavant, aux fêtes monarchiques pour la naissance du Dauphin, qui suivaient la reine au Te Deum à Notre-Dame et à la procession à Sainte-Geneviève, et qui plus tard, la débauche sanglante passée et cuvée, reviendront à Notre-Dame, quelques-uns dans le nombre comme serviteurs zélés du nouvel Empire, voir passer les pompes du couronnement de César...
Le culte de la Raison établi avec des cérémonies théâtrales et grotesques à Notre-Dame d’abord, ensuite dans les autres églises de Paris, ne devait pas durer longtemps. Six mois après son installation, les hébertistes étant tombés, le Moloch insatiable de la place de la Révolution dévorait pêle-mêle avec la veuve d’Hébert, avec Lucile, la veuve de Desmoulins, avec Arthur Dillon, avec Malesherbes, d’Epréménil, Lavoisier et Mme Elisabeth, les apôtres du culte: Anacharsis Clootz qui l’avait rêvé, Anaxagoras Chaumette qui l’avait instituée et Gobel, l’évêque constitutionnel. Puis le comité de Salut public, c’est-à-dire Robespierre, Saint-Just, Carnot, Collot d’Herbois et Billaud Varennes, fit rendre le 8 mai (18 floréal) par l’Assemblée le décret qui reconnaissait l’existence de l’Être suprême. On se préparait à célébrer le 8 juin la fameuse fête de l’Être suprême, où Robespierre, à son point culminant, tint le premier rôle, où devant le pavillon central des Tuileries, dans une grande décoration à la grecque ordonnée par David, Robespierre, grand prêtre de l’Être suprême, après un long discours où il célébrait l’auteur de la nature et menaçait les vices et les tyrans, fit porter la torche sur un groupe d’énormes monstres, le Fanatisme, l’Athéisme, la Discorde, l’Ambition et l’Égoïsme. Les monstres en disparaissant devaient laisser voir triomphante une statue colossale de la Sagesse, mais la pauvre Sagesse, cruelle ironie des choses, apparut toute barbouillée, complètement noircie par la flamme.