C’était donc un siège en règle que la Cité allait avoir à subir. On vit alors les Scandinaves, ces pirates dont la tactique ordinaire consistait à se jeter rapidement sur les villes ouvertes ou peu fortes, pour les emporter d’un élan, reprendre les traditions de la guerre savante, se plier à toutes les lenteurs et à toutes les difficultés d’une attaque régulière, les cheminements à couvert, la sape des murailles, la construction des catapultes, béliers, tours roulantes, etc... Des corps normands continuaient leurs massacres au loin; pendant ce temps, au camp de Saint-Germain l’Auxerrois, les assiégeants construisaient trois hautes tours, faites de grands chênes équarris et montés sur seize roues, pouvant contenir une soixantaine d’hommes armés, et terminées par une plate-forme couverte sur laquelle se manœuvrait un engin battant les crénelages de l’assiégé.

Ces tours roulantes, presque achevées, allaient pouvoir être mises en mouvement et s’avancer contre la tête de pont lorsque les assiégés réussirent à les incendier. Renonçant à en recommencer la construction, les Normands fabriquèrent une quantité de grands pavois de cuir pouvant chacun abriter cinq ou six hommes.

LE PETIT CHATELET, FIN DU XVIIIe SIÈCLE

Le 20 janvier 886, après deux mois de siège, ils tentèrent un nouvel assaut. Tous les engins en cercle autour de la forteresse du pont entrèrent eu jeu et l’accablèrent de projectiles divers, énormes pierres, javelots et balles de plomb grêlant sur les plates-formes. Couverts de leurs grands pavois comme les légions romaines faisant la tortue, les Normands s’élancèrent à l’escalade de la tour, pendant que sur la Seine les barques attaquaient le pont des deux côtés, les Normands ayant porté par terre, de l’autre côté de l’obstacle un certain nombre d’embarcations légères. S’ils pouvaient réussir à emporter ce pont par lequel se renouvelaient les défenseurs de la tour, ils comptaient bien que celle-ci ne tarderait pas à succomber.

Les intrépides défenseurs, cette fois encore eurent le dessus, et l’attaque fut repoussée. Les Normands employèrent la journée suivante à essayer de combler les fossés de la tête du pont en y jetant pêle-mêle de la terre, des fascines, des arbres, des animaux et enfin de malheureux captifs, qu’ils égorgeaient au bord du fossé à la vue des assiégés pour ébranler leur courage. L’évêque Gozlin, indigné de la cruauté des barbares, dit la chronique d’Abbon, moine de l’abbaye de Saint-Germain des Prés, témoin oculaire du siège, perça même d’une flèche un des égorgeurs de ces malheureux prisonniers.

Le fossé à peu près comblé, les Normands ont pu avancer trois béliers qui battent la tour sur chacune de ses faces, mais les défenseurs les gênent ou les détruisent avec de grosses poutres garnies de fer. La tour résiste toujours, les béliers ne l’ébranlent pas, ses mangonneaux bien manœuvrés répondent aux engins de l’attaque. Alors les Normands essaient d’autre chose, ils entassent sur trois de leurs plus gros navires des matières inflammables, des arbres entiers et y mettent le feu, traînant à la corde jusqu’au pont ces trois brûlots, au grand émoi des défenseurs qui cette fois se croient bien perdus, mais des masses de pierres coulées en avant des piles arrêtent heureusement les nefs incendiaires qui brûlent sans endommager les poutres.....

Il s’ensuivit, après ces assauts obstinés, une semaine plus tranquille sur le point attaqué. Les Normands, pour se consoler de leurs échecs successifs, incendiaient les faubourgs de la rive gauche ou reprenaient leurs courses au loin. Un événement se produisit, heureux d’abord, une crue de la Seine vint gêner les opérations des assiégeants. Au bout d’une semaine cette crue devint une véritable inondation qui dans sa violence emporta le Petit Pont réunissant la cité à la rive gauche. Ceci pouvait être fatal à la pauvre ville; désormais la tour du Petit Pont, qui faisait le pendant de celle du Grand Pont si opiniâtrement attaquée et défendue, restait isolée sur la rive gauche sans communication possible avec la ville.

A la vue des charpentes du pont culbutées par les eaux, brisées et emportées, les assiégeants poussèrent des cris de joie et se lancèrent aussitôt à l’attaque de ce poste désormais perdu.

Les Normands après quelques péripéties poussèrent jusqu’au pied de la tour un chariot rempli de paille à laquelle ils mirent le feu; l’incendie, remplissant la tour de flammes et de fumée, gagna les charpentes, brûla les planchers et la rendit bientôt intenable; ce n’était plus qu’un immense bûcher qui flambait devant la ville impuissante. Les défenseurs de la tour durent l’évacuer et se réfugièrent sur un fragment du pont resté accroché à la muraille. Sur cet étroit espace, enveloppés dans les tourbillons de fumée, accablés par une grêle de traits des Normands, ils n’étaient plus que douze, douze vaillants, dont le moine Abbon nous a conservé les noms: Hérivée, Hermanfroy, Hérilang, Odoacre, Herric, Arnold, Solies, Gerbert, Uvidou, Harderard, Eimard et Gosswin.