L’autre eut un destin plus sombre. C’était le fils de Napoléon III, fondateur du second empire, né au milieu d’un renouveau de gloire militaire, lorsque retentissait encore le fracas des terribles canonnades de Crimée.

Les fêtes du baptême en 1856 sont encore dans le souvenir de bien des Parisiens d’aujourd’hui, le bruit des cloches, les salves d’artillerie, les défilés des troupes, les cortèges étincelants, les acclamations, les fastueuses et triomphantes cérémonies, et depuis longtemps tout s’est écroulé, Empire, espérances dynastiques et bien d’autres choses, et le prince si fêté en son berceau impérial est allé, à vingt-quatre ans de là, périr seul, abandonné dans la brousse sud-africaine, accablé sous les zagaies des Zoulous.

La cathédrale à notre époque a traversé aussi des jours d’orage. A deux reprises elle a été un instant en danger, en 1831 et en 1871. La première année si agitée de la monarchie de Juillet fut marquée par le sac et la destruction de l’archevêché, des restes du palais épiscopal bâti par Maurice de Sully à la fin du XIIe siècle.

L’ancien palais archiépiscopal alignait sous le flanc sud de la cathédrale de grands bâtiments crénelés et appuyés de contreforts, précédés d’un jardin en terrasse sur la Seine. La grande salle, dont le pignon flanqué de tourelles regardait l’Hôtel-Dieu, avait vu bien des cérémonies jusqu’aux premières séances à Paris de l’Assemblée nationale de 89. Une haute tour crénelée, donjon du palais, dominait ces bâtiments et complétait leur belle physionomie. Au-dessous de cette tour se trouvait la chapelle faisant suite au grand corps de logis, les jardins avec d’autres bâtiments se poursuivaient ainsi jusqu’au terrain Notre-Dame, l’ancienne motte aux Papelards. En 1830, par suite de reconstructions au XVIIIe siècle et en 1812, il ne restait plus de l’archevêché primitif que cette chapelle.

Le 14 février 1831, le parti légitimiste faisait célébrer à Saint-Germain l’Auxerrois le service anniversaire de la mort du duc de Berry. Une émeute éclata, l’église et le presbytère furent saccagés. Le lendemain, quand tout fut détruit à Saint-Germain l’Auxerrois, les émeutiers mis en goût de destruction se portèrent à l’archevêché pour continuer leur œuvre.

Ils étaient plusieurs milliers. Pas de troupes pour protéger les édifices menacés, les démolisseurs avaient le champ libre. En un clin d’œil les grilles donnant sur le quai furent arrachées et le palais envahi. Le pillage et la démolition commencèrent; on jetait les meubles par les fenêtres, les objets précieux, les archives, les ornements d’église et les vêtements sacerdotaux, les livres et les manuscrits, les tableaux pêle-mêle étaient entassés dans le jardin, pillés, brisés, lacérés ou jetés à la Seine.

La rivière charriait les épaves mobilières, missels, chasubles, objets d’art; en même temps la destruction de l’édifice était menée régulièrement et impitoyablement, on démolissait les toits, on perçait les plafonds, on éventrait les gros murs. Et aucune force armée ne venait troubler ce travail de vandales; quelques compagnies de la garde nationale en avaient bien montré la velléité, mais repoussées dans Notre-Dame par une grêle de moellons, elles avaient assez à faire de se maintenir dans l’église. La cathédrale se trouvait donc en grand péril; déjà des furieux, montés à la souche de l’ancienne flèche démolie quarante ans auparavant, tiraient avec des cordes la croix qui s’élevait à la pointe des combles de l’abside.

Enfin, peu à peu, comme c’était le carnaval, un certain nombre d’émeutiers étant partis en bandes grotesques, affublés de chasubles, d’aubes et de surplis se joindre aux masques des rues, d’autres se trouvant fatigués de destruction, le calme se rétablit et la garde nationale put prendre possession des ruines abandonnées.

En 1871, le péril eut bien d’autres proportions, tant au moment de la Commune triomphante qu’aux journées de mai qui virent son écrasement. Le Trésor fut un instant saisi et se trouvait menacé comme en 93. Pendant les combats de la semaine sanglante, alors que l’incendie organisé dévorait les monuments de Paris, que tout à côté le Palais de Justice formait un immense brasier, Notre-Dame eut aussi son commencement d’incendie; les fédérés entassèrent les chaises dans la nef, versèrent du pétrole dessus et allumèrent ce bûcher. Mais ils s’y étaient pris trop tard, les troupes en les débusquant de la Cité ne leur permirent pas d’exécuter leur besogne aussi soigneusement qu’ailleurs. Le feu couva lentement dans la nef. Un fédéré, que les soldats allaient fusiller au Luxembourg, révéla le danger à un ecclésiastique qui put arriver à temps à la cathédrale: les flammes furent étouffées, l’incendiaire repentant eut sa grâce.

Les journées de juin 1848 avaient coûté à la cathédrale son archevêque, Mgr Affre, mort victime de son dévouement en s’interposant dans la lutte fratricide, aux barricades du faubourg Saint-Antoine. Mgr Affre, seul avec son domestique et un garde national porteur d’une branche de feuillage en signe de paix, avait courageusement pénétré dans le faubourg et passé la première barricade; au moment où il se préparait à parler aux insurgés malgré les balles qui continuaient à pleuvoir, une suspension régulière des hostilités n’ayant pu être obtenue dans la confusion inexprimable de la bataille, il tomba frappé à mort. On le transporta sous une grêle de balles d’une boutique abandonnée dans une autre, puis aux Quinze-Vingts; enfin on put le ramener à l’archevêché, où il mourut le 27 juin, s’inquiétant seulement, au milieu de ses souffrances, des péripéties de l’affreuse lutte.