LA POMPE NOTRE-DAME. 1860
Les registres du Parlement cités par Dulaure donnent d’intéressants détails sur cette débâcle de 1408. Ils annoncent à la date du 31 janvier l’interruption des séances du Parlement au Palais. Le passage des ponts étant coupé, les magistrats, dans l’impossibilité de gagner leurs Chambres, s’en allèrent siéger à l’abbaye de Sainte-Geneviève. On y voit que les «grandes et horribles glaces commencèrent le 30 janvier à descendre et couler par les ponts de Paris et par spécial par les petits ponts et non sans cause; car puisque la saison et le temps ont été si froids, et a eu des gelées, puis la Saint-Martin dernière passée, et par spécial a été telle froidure et si aspre par les deux lunaisons dernières passées, que nul ne pouvoit besoigner. Le greffier même combien qu’il eust pris feu de lez lui en une pellette pour garder l’ancre de son cornet de geller, toutes voies l’ancre se gellait en sa plume, de deux ou trois mots en trois mots, et tant que enregistrer ne pouvoit; et que par icelles gellées eussent été gellées les rivières, et en spécial la Seine, tellement que l’on cheminoit et venoit et alloit et l’on menoit voitures par-dessus la glace, et que eusse été si grande abondance de neiges que l’on eust vu de mémoire d’homme, et tant qu’à Paris avait grande nécessité tant de bois que de pain pour les moulins gellés, se n’eust été des farines que l’on y amenait des pays voisins, et que lesdites gellées, glaces et froidures se fussent amodérées dès le vendredi dernier passé, pour la nouvelle conjonction lunaire, et que les glaces se fussent dissolues par parties et glaçons. Iceux glaçons, par leur impétuosité et heurt, ont aujourd’hui rompu et abattu les deux petits ponts (le Petit-Pont et le pont Saint-Michel); l’un était de bois, joignant le Petit Châtelet, l’autre de pierre, appelé le Pont-Neuf qui avait été fait puis vingt-sept ou vingt-huit ans, et aussi toutes les maisons qui étoient dessus, qui estoient plusieurs et belles, en lesquelles habitoient moult ménagiers de plusieurs estats et marchandises et mestiers, comme taincturiers, escrivains, barbiers, couturiers, esperonniers, fourbisseurs, frippiers, tapissiers, chasubliers, faiseurs de harpes, libraires, chaussetiers et autres... N’y a eu personnes périllées, Dieu merci».
Bien des fois les débâcles, à la fin des hivers, ou les inondations à la suite des grandes pluies, firent courir les mêmes dangers au vieux pont au Change. On voyait la Seine grossir, couvrir les ports, escalader les berges et se répandre par les rues; presque chaque année, elle montait jusqu’à la Croix de la Grève, située au milieu de la place devant la maison de ville, et elle couvrait complètement l’île Notre-Dame (maintenant Saint-Louis). On faisait alors des processions, on sortait les reliques et l’on surveillait les charpentes des ponts.
L’inondation de 1497 fut particulièrement désastreuse, l’eau monta jusqu’à la Croix de la place Maubert et vers le pont Saint-Michel, vint jusque dans la rue Saint-André-des-Arts. On ne communiquait sur bien des points que par bateaux. Auprès du pont au Change, le Grand-Châtelet et Saint-Leufroy formaient presque une île, la Seine remplissait la Vallée de misère et tournait par les rues basses autour du Châtelet. Pour demander la cessation du fléau, les processions et les reliques sortirent, la châsse de Sainte-Geneviève fut amenée processionnellement à Notre-Dame, pour une messe solennelle, et reconduite ensuite jusqu’à l’abbaye par l’évêque accompagné de tout le chapitre.
Le terrible écroulement du pont Notre-Dame, en 1499, avait fait porter l’attention sur les charges énormes que l’on imposait aux ponts, aux maisons campées en deux files sur chaque côté, maisons de plus en plus hautes, et qui se surchargeaient de plus en plus d’annexes, «loges et chambrettes» plantées en encorbellement sur ces maisons déjà encorbellées sur les piles. On voit, en février 1516, le Parlement ordonner une enquête sur la solidité du pont au Change, enquête contradictoire entre les maîtres des œuvres de Paris et les représentants des orfèvres et changeurs, qui élevaient ces annexes aux dépens de la solidité du pont. Des charpentiers et maçons jurés déclarèrent que le pont au Change, si l’on n’y remédiait promptement, devait avant peu de temps s’écrouler; mais, par manque d’argent, malgré tous les fâcheux pronostics, on ne fit rien ou presque rien; le pont resta à peu près comme il était, chargé et surchargé.
Le pont aux Meuniers, son voisin si proche, ne portait qu’un rang de maisons; la passerelle établie le long de ces maisons en amont, après avoir longtemps servi seulement aux meuniers, fut ouverte aux piétons au XVIe siècle, pour décharger un peu le pont au Change, et des boutiques aussitôt s’installèrent dans les maisons tout le long du passage. La solidité laissait pourtant à désirer, l’événement le prouva bien vite.
L’hiver de 1596 fut mauvais pour Paris; à la fin de décembre, la Seine, très grosse, devint menaçante pour les ponts. Le pont aux Meuniers garni de roues de moulins sur toute sa longueur, avec une seule arche libre pour la navigation, fatiguait beaucoup; le courant, irrité contre cet obstacle, frappait, en écumant, les poutres innombrables et les carcasses des moulins.
Le 22 décembre, vers six heures du soir, ébranlé à la longue par l’attaque incessante du flot, le pont aux Meuniers secoué d’horribles craquements, oscilla quelques instants et, détaché de ses pilotis par une dernière secousse, sembla partir au fil de l’eau, puis brusquement s’affaissa dans le courant avec un fracas épouvantable. Moulins, maisons, boutiques, tout fut balayé par l’eau tourbillonnante, emporté avec les habitants parmi les poutres lancées comme des fétus de paille.
On devine la stupeur produite par la catastrophe, l’effroi des voisins du pont au Change qui, de leurs demeures menacées également, pouvaient suivre l’horrible drame, l’émoi des riverains accourus au bruit formidable de la chute, aux cris des victimes que le grondement de la rivière ne couvrait pas tout de suite. Malgré le danger des pieux lancés par les eaux comme des béliers, de courageux mariniers sautaient dans des barques pour se porter au secours des quelques malheureux qui, restés accrochés aux ruines du pont, hurlaient de terreur, à toute minute sur le point d’être emportés comme les autres. Le lieutenant civil et les magistrats s’efforçaient de prendre les mesures les plus urgentes pour limiter autant que possible le désastre.
Tout de suite on envoya des soldats vers la porte de Nesle et au pont de Saint-Cloud pour arrêter au passage les épaves du sinistre, recueillir les meubles roulés par la rivière, et l’on fit évacuer bien vite les maisons du pont au Change. Dans l’obscurité, au bruit formidable de la rivière, les malheureux habitants qui sentaient le sol trembler sous leurs pieds se hâtaient d’empiler leurs meubles, leurs objets précieux, sur des charrettes, sur tous les véhicules possibles pour aller chercher un abri sur la terre ferme. C’était un désordre inexprimable dans l’obscurité de la nuit, heureusement des postes avaient été placés aux extrémités du pont afin d’arrêter les voleurs et les gens de sac et de corde accourus, toujours prompts à se glisser dans les tumultes pour en tirer profit.