Le nouveau pont Notre-Dame fut l’objet d’une admiration universelle et considéré comme le chef-d’œuvre des ponts de l’Europe, il avait vraiment bonne figure avec ses six belles arches hautes et larges, ses becs triangulaires en avant des piles, ses soixante-huit maisons, «édifices, dit Corrozet, par symétrie et proportion d’architecture, toutes d’une mesure et même artifice, de pierre de taille et briques, chacune contenant cellier ou cave, ouvroir, galerie derrière, cuisine, deux chambres et grenier».
LA JOUTE DES MARINIERS SOUS LE PONT NOTRE-DAME, D’APRÈS RAGUENET, XVIIe SIÈCLE
Les pignons faisaient deux longues lignes découpées en dents de scie; deux étages de fenêtres s’ouvraient sur la rivière, plus, au rez-de-chaussée des maisons, une galerie courant en encorbellement continu. La brique mélangée à la pierre donnait une vraie gaîté à l’ensemble. Tous ceux qui virent le pont Notre-Dame au beau temps de sa jeunesse sont d’accord pour lui trouver «une grande gaieté mêlée néanmoins de beaucoup de majesté qui plaît et rejouit extraordinairement la vue.»
Du côté intérieur, sur la rue traversant le pont, régnait une ligne continue d’arcs en anse de panier encadrant les boutiques; au-dessus, dans chaque façade de briques encadrées de pierres, s’ouvraient deux étages de fenêtres à meneaux et une fenêtre à grenier sur le pignon. Une mince tourelle s’effilait au coin de chacune des quatre maisons d’angle, au-dessus d’une niche gothique destinée à recevoir quelque statue, de même qu’entre les deux maisons du milieu du pont sur chaque rang, deux autres niches abritaient les statues de saint Denis et de Notre-Dame.
Chaque maison était «escrite sellon le nombre de son rang en lettres d’or sur azur», c’est-à-dire numérotée en chiffres romains, ce qui ne serait point, paraît-il, la première introduction de numérotage des maisons, si, comme on croit, les maisons du pont précédent portaient déjà des numéros. Dans tous les cas, le système du numérotage devait plus facilement venir à la pensée des constructeurs, dans ces rues de ponts ayant un commencement et une fin bien déterminés, et formées de maisons régulières.
Les arches du nouveau pont ayant une grande hauteur d’ouverture, son pavé se trouvait plus élevé que celui de l’ancien, il s’ensuivit des travaux considérables pour supprimer les pentes et surélever le sol de la cité. On suréleva d’abord la ligne des rues entre le pont Notre-Dame et le Petit-Pont, les rues de la Lanterne, de la Juiverie et du marché Palu, puis de proche en proche il fallut relever les alentours de la cathédrale. La cité y gagna d’être moins exposée aux visites de la Seine lors des moindres crues, mais cela supprima les quelques marches qu’il fallait encore monter pour entrer à Notre-Dame, et le parvis de la cathédrale se trouva de plain-pied avec les rues.
Les maisons du pont Notre-Dame appartenaient à la ville, qui les donnait à bail pour neuf années moyennant vingt écus d’or par an. La ville se réservait la jouissance des fenêtres du premier étage pour les jours d’entrée royale ou de solennité quelconque, sur le pont Notre-Dame, car, devenu le plus beau pont de Paris, et aussi le plus solide, puisqu’il était tout neuf et de construction soignée, le pont Notre-Dame devint le passage des cortèges royaux aux cérémonies de Notre-Dame, aux entrées princières.
Les cortèges royaux, abandonnant le vieux pont au Change, passèrent donc, à partir de ce moment, par le pont Notre-Dame, élégant et coquet; à chaque occasion, on se plut à le décorer. C’était la Renaissance qui débutait; aux vieilles décorations gothiques, échafauds pour représentations de mystères, on substituait les arcs de triomphe et les allégories où les dieux de l’Olympe commençaient à faire leur apparition. Le nouveau pont Notre-Dame se distinguait en ces occasions, se couvrait d’emblèmes, de décorations ingénieuses et de figures symboliques. Les entrées d’Henri II et de Catherine de Médicis, les 10 et 18 juin 1549, l’entrée de Charles IX en 1571, enfin celle de Louis XIV, le 26 août 1660, furent particulièrement belles.
Pour Henri II, les arcs triomphaux du pont Notre-Dame arrangés à l’antique se chargèrent de divinités païennes, parmi lesquelles Diane, au premier rang, rappelait quelque peu malicieusement à la reine de la main droite celle de la main gauche. Tout le long du pont, une rangée de sirènes, plus grandes que nature, appliquées à la muraille de maison en maison, encadrait de festons de lierre les fenêtres garnies des belles dames invitées de la ville.