LE PONT DE LA TOURNELLE
Dès 1642, Corneille dans le Menteur avait célébré hyperboliquement les beautés du quartier nouveau.
Paris semble à mes yeux un pays de romans,
J’y croyais ce matin voir une île enchantée,
Je l’ai laissée déserte et la trouve habitée.
Quelque Amphion nouveau, sans l’aide des maçons
En superbes palais a changé ces buissons...
En 1642, les maçons étaient en train d’achever les quais maintes fois interrompus, le pont Marie était terminé et habité. Une ligne de maisons hautes et régulières le rattachait aux lignes architecturales des hôtels construits sur les quais.
Le pont de la Tournelle construit au début de l’entreprise Marie était en bois. Une débâcle des glaces l’avait emporté en 1637; il avait été rebâti en bois, en dérogation aux engagements de l’entreprise, par suite du manque de fonds. Sa solidité problématique donnait aux riverains des inquiétudes très fondées, car une douzaine d’années après sa reconstruction, il fut encore emporté par la Seine, en partie du moins, mais cette fois la reconstruction définitive en pierre fut décidée.
LA CHUTE DU PONT MARIE EN 1658
Ce nouveau pont de la Tournelle eut six arches de pierre, fortement arquées en dos d’âne; il faisait bel effet de n’importe quel côté, soit qu’on le regardât du quai Saint-Bernard découpant ses arches sur l’admirable pointe de la cité couronnée par l’abside de Notre-Dame, merveilleuse dans la splendeur des soleils couchants, soit qu’au contraire on portât les yeux en amont, vers le quai Saint-Bernard et la pointe des remparts de la vieille Tournelle. De ce côté d’innombrables bateaux chargés de vins ou de bois, d’immenses et flottantes meules de foin bordaient la rive sur plusieurs rangs serrés, ou se déchargeaient sur la berge au milieu d’un grand va-et-vient de fardiers, de haquets et de portefaix. Une de ces estampes du XVIIe siècle que les marchands de gravures agrémentaient de quatrains explicatifs, consacre au pont Saint-Bernard ces quatre vers, dont le troisième au moins est d’une belle audace.
Lorsque d’un rude hyver nous ressentons l’outrage
Et qu’au foyer le feu n’a de quoy se nourrir,
Icy l’on voit venir les forêts à la nage,
Et le port Saint-Bernard nous peut seul secourir.
Au-dessus de tous ces tonneaux et de tout ce bois à brûler, se dressait la vieille Tournelle Saint-Bernard, une grosse tour trempant dans l’eau, défendant l’angle de l’enceinte depuis Philippe-Auguste et reconstruite sous Henri II. Pourvue autrefois de tourelles sur ses angles, elle était déjà dépouillée de ces ornements au temps de Louis XIV. En arrière, après une tour ronde, s’ouvrait la porte de la Tournelle ou Saint-Bernard, remplacée en 1674 par une porte triomphale dans le genre des portes Saint-Denis et Saint-Martin. Cette porte triomphale était à deux arcades surmontées sur les deux faces d’un immense bas-relief tenant toute la largeur, où le Roi Soleil vêtu à l’antique, du côté de la ville recevait les hommages de toutes les divinités des champs, des forêts et des ondes, et du côté de la campagne voguait sur un grand navire au milieu des naïades et des tritons.