La grosse tour carrée s’appelait aussi la tour des Galériens; elle servait de dépôt aux malheureux condamnés aux galères qui entassés pêle-mêle dans toutes ses chambres, dans tous ses recoins, dans les caves ou sous les combles, y attendaient le départ des chaînes pour Marseille. Saint Vincent de Paul, ému par tant de misères, alla plus d’une fois leur porter des consolations et essayer d’obtenir quelque adoucissement à leur triste sort.
Tous ces galériens n’étaient point forcément des criminels; combien de victimes du fisc et, sous Louis XIV, combien de protestants se virent accoupler ici aux pires malfaiteurs. Alors, comme on voulait avoir une marine importante en Méditerranée, on recommandait la sévérité aux tribunaux afin de pourvoir de rameurs en suffisante quantité les galères du roi. Les criminels de tout ordre, assassins ou simples voleurs, et avec eux contrebandiers, huguenots, faux sauniers étaient envoyés à la chaîne, et quand ils étaient arrivés après d’atroces souffrances aux ports de la Méditerranée, on les retenait sur les bancs des galères aussi longtemps qu’il en était besoin, souvent tant qu’ils gardaient la force de manier la rame sous le fouet des argousins.
La tour des Galériens fut démolie en 1787, en même temps que la porte Saint-Bernard.
Quant au pont de la Tournelle, contrairement au pont Marie, son pendant de l’autre côté de l’île, il ne porta jamais de maisons. Vers 1850, la chaussée en dos d’âne fut aplanie et le pont élargi au moyen d’arcs en fonte appliqués de pile en pile.
Le pont de l’autre rive de l’île, en sa prime jeunesse, eut peu de chance. En 1658, une grosse crue de la Seine fit quelques dégâts sur les rives et causa le naufrage d’un certain nombre de bateaux chargés de marchandises. Les eaux rapides et limoneuses charriant des arbres et des épaves battaient les ponts avec violence et menaçaient d’emporter les maisons bâties sur les berges ou les moulins du fleuve. Tout à coup dans la nuit du 28 février au 1er mars, deux arches du pont Marie du côté de l’île cédèrent entraînant avec elles vingt-deux des cinquante maisons.
Une soixantaine de personnes périrent dans la catastrophe. Dans les maisons écroulées se trouvaient deux études de notaires, englouties avec toutes leurs archives, ce qui malgré toutes les recherches faites, amena de graves embarras pour bien des familles. Dès que le lieutenant civil et les magistrats prévenus du sinistre purent accourir, ils prirent toutes les mesures nécessaires en pareil cas, ils firent évacuer les maisons restées debout, et placèrent des postes de soldats aux extrémités du pont pour empêcher les voleurs de chercher aubaine sous prétexte de sauvetage. Le fleuve montant toujours, on fit évacuer de même des maisons du quai menacées aussi, et déloger les habitants du pont au Change et du Petit-Pont.
LA TOUR DES GALÉRIENS SUR LE QUAI SAINT-BERNARD
Les eaux s’écoulèrent heureusement, les ponts restèrent et les Parisiens logés sur la rivière purent se remettre de leur chaude alarme.
Ce fut l’occasion d’une vérification générale des ponts et d’une réfection des parties ébranlées. Le pont Marie resta près de deux ans à l’état de ruine béante, puis pendant que l’on discutait sur sa reconstruction on jeta, en attendant la décision, une passerelle de bois sur la brèche et l’on établit un péage pour subvenir aux dépenses de la restauration future. Ce pont de bois provisoire dura dix ans, après lesquels la pile et les deux arches tombées furent rétablies en pierres.