Bien entendu, le premier soin des Parisiens en réparant la muraille de la Cité avait été de relever les défenses des deux ponts qui avaient subi tant d’assauts acharnés et dont l’une avait été complètement ruinée. On ne sait rien sur ces deux têtes de pont jusqu’à une nouvelle reconstruction encore, au commencement du XIIe siècle.
Elles eurent un siècle après les Normands la visite de l’empereur d’Allemagne Othon. Le roi des Francs Lothaire, l’avant-dernier des Carolingiens qui avait réoccupé le trône après la mort d’Eudes, le défenseur de Paris contre les Normands, avait failli surprendre Othon au milieu d’un festin dans son palais d’Aix-la-Chapelle, et celui-ci venait lui rendre sa visite dans sa capitale. En 978, une armée de soixante mille Germains ravagea la Champagne et parut sous Paris défendu par le duc de France Hugues Capet, descendant du roi Eudes et possesseur direct de Paris, abbé laïque ou plutôt propriétaire des grandes abbayes de Saint-Germain des Prés et de Saint-Denis, et depuis longtemps presque aussi roi que Lothaire.
L’ÉGLISE SAINT-BARTHÉLEMY, FIN DU XVIIIe SIÈCLE
Othon avait juré de faire chanter sur les hauteurs de Montmartre un tel Alleluia qu’il serait entendu de Notre-Dame. Les soixante mille Saxons, Lorrains et Flamands d’Othon entonnèrent le formidable Alleluia promis, puis descendirent donner l’assaut à la ville, c’est-à-dire certainement à la forteresse défendant le grand pont, au Grand Châtelet. Ils ne l’enlevèrent pas plus que les Normands; tout ce que put faire l’empereur de Germanie, ce fut, après l’assaut, de brûler quelques rues des faubourgs non défendus et d’aller frapper de sa lance la porte de la forteresse.
Le duc de France Hugues Capet habitait le palais de la Cité, la vieille demeure des magistrats romains où avaient passé les rois mérovingiens. En 987, à la mort du fils de Lothaire Louis V, le grand vassal reçut ou prit la couronne. Son fils le roi Robert fut un des grands bâtisseurs de Paris.
Peu après l’an mille, après ce passage difficile où le populaire, selon une croyance répandue partout, attendait la fin du monde, il fit restaurer le palais de la Cité, jetant bas les restes ébranlés des vieilles tours romaines et mérovingiennes, les reconstructions ou adjonctions diverses, les étages de bois, pour refaire ou arranger le tout sur des données nouvelles.
Ce palais roman du roi Robert, château fort semblable probablement à ceux de ce temps dont il reste d’assez grands débris pour qu’il soit possible d’en préciser l’image, ne dura pas longtemps; il dut à son tour, moins de deux siècles après, disparaître pour être remplacé par le palais de saint Louis et de Philippe le Bel. Il avait sa chapelle Saint-Nicolas que saint Louis jeta bas pour édifier l’admirable joyau de la Sainte-Chapelle, parvenu jusqu’à nous à travers tant de vicissitudes. Le roi Robert, dit le Pieux, était aussi Robert l’excommunié, interdit par l’Église pour avoir épousé sa cousine Berthe, qu’il fut obligé de répudier après des années de luttes, pendant lesquelles le malheureux roi, traité comme un pestiféré, se voyait refuser l’entrée des églises. En face du palais existait déjà la petite église Saint-Barthélemy; souvent, rapporte la légende, Robert y vint suivre les offices dans la rue, agenouillé sur le seuil.
La puissance morale de l’Église à cette époque était immense; elle savait aussi faire respecter ses droits seigneuriaux, ses fiefs particuliers et les défendre avec les armes spirituelles ou temporelles, suivant le cas,—on l’a bien vu au siècle suivant lors de l’établissement des communes dans les villes des évêques, à Beauvais, Laon ou ailleurs. La petite aventure arrivée sous l’un des successeurs de Robert, le roi Louis le Jeune, bien que de son temps l’autorité royale considérée comme supérieure à celle de tous les barons, possesseurs réels des fiefs du domaine, se fût affermie notablement, montre que l’Église savait aussi maintenir ses droits temporels contre les rois.
Louis, se rendant à Paris, fut obligé par la nuit de s’arrêter à Créteil, village appartenant, terres et habitants, au chapitre de Notre-Dame de Paris. Le roi et sa troupe y prirent gîte et nourriture. Peu de jours après, Louis VII, se rendant à la cathédrale pour assister aux offices, se heurta aux portes fermées et trouva sous le porche les chanoines qui lui firent une admonestation sévère.—«Vous êtes roi, dirent les chanoines, mais vous n’en êtes pas moins cet homme qui, contre les droits de l’Église, a eu l’audace de manger à Créteil aux dépens des habitants de ce village, qui sont hommes de l’église cathédrale! Voilà pourquoi l’église a suspendu ses offices et vous a fermé sa porte.»