Le roi, surpris, protesta vivement, fit valoir que les habitants d’eux-mêmes s’étaient empressés de fournir les vivres, qu’ils n’y avaient point été forcés, ainsi qu’en pourrait témoigner le prévôt du village, et que par conséquent il était innocent de toute atteinte à la seigneurie du chapitre. Les chanoines furent inflexibles dans la défense de leur droit seigneurial; ils laissèrent le roi à la porte de la cathédrale jusqu’à ce qu’il eut envoyé chercher au palais deux chandeliers d’argent, comme gage de sa promesse de payer la dépense faite.
A cette époque, c’en est fini du vieux Paris des Mérovingiens, du Paris seulement contenu dans l’île de Lutèce; c’est le grand Paris du moyen âge qui se forme; les institutions parisiennes sortant du chaos des âges précédents s’établissent pour durer de longs siècles sous des formes qui ne se modifieront que lentement et resteront dans leurs grandes lignes.
C’est le Paris des trois grandes divisions, Cité, Université, Ville, qui commence. Les faubourgs tant de fois détruits se rebâtissent, s’allongent, s’agrandissent; les grandes églises naissent ou se reconstruisent dans une architecture noble et sévère, débarrassée des barbares tâtonnements des siècles précédents. Les Ecoles nées obscurément dans la Cité, en quelque maison appartenant à l’évêque de Paris, prennent soudain un grand développement.
C’est une petite lumière qui s’allume à la lampe de l’autel d’abord, et qui, soigneusement abritée, se promène dans les cloîtres, mais elle en va sortir bientôt et se répandre partout en étincelants foyers. Au XIe siècle on compte quatre grandes écoles publiques, l’Ecole épiscopale sous Notre-Dame, l’Ecole de Saint-Germain l’Auxerrois dont le souvenir nous reste dans la place de l’Ecole, les Ecoles de Sainte-Geneviève et de Saint-Germain des Prés sur la rive gauche. Bientôt les études vont émigrer sur cette rive gauche et les innombrables collèges de l’Université couvrir les pentes des collines méridionales.
Ces faubourgs grandissants, pour devenir une vraie ville, ont besoin de sécurité. Louis le Gros la leur donne en les enfermant dans une enceinte de remparts. Jusqu’alors peut-être avaient-ils été protégés par quelque fossé palissadé, qui ne comptait guère comme défense. Il y avait urgence à couvrir la ville nouvelle de cette première véritable enceinte. Le pouvoir royal était alors bien précaire, les grands barons, les seigneurs de quelque importance supportaient difficilement leur vassalité; ils étaient maîtres chez eux, sur leurs terres, et beaucoup se voyaient presque aussi puissants que le roi, dont les domaines réels ne se composaient guère que des villes et territoires de Paris, Melun, Étampes, Orléans et Compiègne, territoires enveloppés dans les fiefs et possessions des barons. Aussi cherchaient-ils toutes les occasions de relâcher le lien féodal qui les rattachait au suzerain et ne se gênaient-ils pas pour guerroyer contre lui à l’occasion.
On connaît la longue histoire des démêlés des rois de cette époque avec les Burchard ou Bouchard de Montmorency, les premiers barons chrétiens comme ils s’intitulaient, avec les seigneurs de Gournay, de la Roche-Guyon, de Mantes, de Coucy, de Montlhéry et autres, qui du haut de leurs châteaux pesaient durement sur la contrée, et que les rois souvent attaqués, menacés sur leur trône, eurent à réduire l’un après l’autre!
Cette première enceinte de Louis le Gros n’enfermait encore qu’un espace relativement étroit, de Saint-Germain l’Auxerrois au port de la Grève sur la rive droite, et sur la rive gauche une zone du rivage avant les premiers ressauts de la colline Sainte-Geneviève. En arrière de ces remparts, les vieilles forteresses du Grand Pont et du Petit Pont furent reconstruites, pour continuer à défendre l’accès de la cité en cas d’enlèvement de la première enceinte. Ces deux têtes de pont reçurent alors le nom de Grand Châtelet et Petit Châtelet. Le Grand Châtelet fut le siège de la juridiction du Prévôt de Paris et prit bientôt, ainsi que le Petit Châtelet, un double caractère de forteresse royale et de prison.
Louis le Jeune, successeur de Louis le Gros, continua ses constructions. Paris vit s’élever sous ce roi quelques églises, des hôpitaux et les premiers collèges du quartier de l’Université. A cette époque, les chevaliers de l’ordre du Temple bâtissaient leur prieuré, forteresse dont la grosse tour devait porter leur souvenir jusqu’à notre siècle. Paris prenait rapidement sa physionomie de la grande époque du moyen âge.
Philippe-Auguste monte sur le trône. Déjà la grande cité se trouvait trop à l’étroit et faisait craquer la muraille de Louis le Gros; Philippe-Auguste élève en arrière une nouvelle enceinte agrandissant fortement la ville, une belle et forte muraille flanquée d’un grand nombre de tours.
La physionomie de la ville se complète, le roi bâtit son château du Louvre hors des murs; la fermeture s’achève sous les tours et tourelles du château royal par une chaîne s’agrafant à la Tour de Philippe Hamelin ou de Nesle, rive gauche, et à la Tour du coin en face, rive droite, et par une autre chaîne en amont de Notre-Dame, bouclée de la Tour Barbeau à la Tournelle, en passant par les pâtures de l’île Notre-Dame, aujourd’hui Saint-Louis.