Lorsque s’ouvrit la deuxième moitié du XVIIe siècle, le quartier de l’île, dont les quais seuls avaient déjà englouti des sommes considérables, était à peu près achevé, l’île entière était bordée de fastueux hôtels et de magnifiques maisons habitées surtout par la noblesse de robe, par la riche magistrature. Nous pouvons encore aujourd’hui juger de ce que ces habitations purent être en leur beau temps, car elles existent encore presque toutes. Sur les quais d’Anjou, de Bourbon et de Béthune, les portes cochères magistrales, les nobles balcons à mascarons, à splendides ferronneries se succèdent, c’est l’hôtel Lauzun-Pimodan, l’hôtel de Richelieu, habité en sa jeunesse par le maréchal, l’hôtel Denis Hesselin, prévôt des marchands, etc...

BALCON DE L’HÔTEL PIMODAN

La pointe orientale de l’île avait pour ornement les deux plus célèbres de ces hôtels, l’hôtel Lambert et l’hôtel de Bretonvilliers. Celui-ci, construit en 1660 par le financier le Ragois de Bretonvilliers sur les plans de du Cerceau, formait une immense demeure en plusieurs corps de bâtiments réunis par une arcade jetée par-dessus la rue de Bretonvilliers. L’hôtel Bretonvilliers a disparu, morcelé, puis démoli, il n’en est resté que des débris et le pavillon de l’Arcade.

Le fisc toujours détesté, et si justement alors avec le système des fermes, logeait ici à la fin du siècle dernier, l’hôtel de Bretonvilliers renfermait les bureaux de la ferme générale: «On ne saurait, dit Mercier, passer devant cet hôtel sans un petit frissonnement, car c’est là que les fermiers généraux ont placé leur antre. Là ils étudient l’art de donner au pressoir du sang du peuple, une force plus comprimante...»

HÔTEL LAMBERT

Son voisin l’hôtel Lambert continue à ouvrir magnifiquement la perspective des belles constructions du quai d’Anjou. Son constructeur fut M. Lambert de Thorigny, président de la Chambre des requêtes du Parlement. L’architecte Levain, les peintres Lebrun et Lesueur s’étaient chargés d’en faire un véritable palais où l’on admirait fort l’escalier monumental occupant le pavillon à fronton au fond de la cour, les grands appartements décorés de superbes toiles, de plafonds, de sculptures et de magnifiques menuiseries. On trouvait là le cabinet des Muses et le salon de l’Amour, dont les peintures sont maintenant au Louvre, et la grande galerie dont le plafond de Lebrun est consacré aux travaux d’Hercule, à ses luttes et à son mariage avec Hébé.

L’hôtel Lambert eut pour possesseurs la marquise du Châtelet dont le nom rappelle Voltaire, le fermier général Dupin, aïeul de George Sand. Le fils de ce fermier général, élève de Jean-Jacques, ayant perdu au jeu sept cent mille livres, dut vendre l’hôtel à un autre fermier général M. de la Haye. Après la Révolution, on vit dans l’hôtel M. de Montalivet, puis un pensionnat, puis un fabricant de lits militaires...