«Les pauvres dupes qui sont à considérer la Samaritaine et son carillon, qui n’ont jamais fait un bon repas de leur vie sont tentés d’en faire un et troquent leur liberté pour un jour heureux. On fait résonner à leurs oreilles un sac d’écus et l’on crie: Qui en veut? qui en veut? C’est de cette manière qu’on vient à bout de compléter une armée de héros qui feront la gloire de l’Etat et du monarque. Ces héros coûtent au bas du Pont-Neuf trente livres pièce: quand ils sont beaux hommes, on leur donne quelque chose de plus. Les fils d’artisans croient affliger beaucoup leurs père et mère en s’engageant; les parents les dégagent quelquefois et rachètent cent écus l’homme qui n’en a coûté que dix: cet argent tourne au profit du colonel et des officiers recruteurs.
«Les recruteurs ont leurs boutiques dans les environs avec un drapeau armorié qui flotte et qui sert d’enseigne. Un de ces recruteurs avait mis sur son enseigne ce vers de Voltaire sans en sentir la force ni la conséquence:
«Le premier qui fut roi fut un soldat heureux...»
Les fameux charlatans et empiriques de la jeunesse du Pont-Neuf eurent, au commencement du XVIIIe siècle, un digne successeur dans le Gros Thomas, arracheur de dents bientôt aussi célèbre qu’eux. Magnifiquement vêtu, un grand sabre au flanc, debout sur un char couvert, où des violons étaient chargés d’amuser les oreilles du public pendant qu’il s’en prenait aux mâchoires de ses clients, le gros Thomas déployait une éloquence et une faconde dignes de ses prédécesseurs.
Un curieux type de charlatan aussi que ce gros Thomas, bon vivant, et bon garçon, joyeux, tout en rondeur, très expert dans l’art d’entretenir et de réchauffer par des inventions étranges la productive célébrité qu’il avait conquise. Non content de célébrer à sa façon les fêtes publiques en arrachant gratis les dents avariées du populaire, ou de faire des tournées à l’Hôtel-Dieu pour opérer de même sur les malades, le gros Thomas, en 1729, à l’occasion de la naissance du Dauphin qui mettait Paris en liesse et faisait, après les réjouissances officielles, tirer tant de feux d’artifice particuliers, voulut faire mieux et outre quinze jours de soins gratis promis aux mâchoires du public, annonça, par des billets distribués sur le pont, qu’il offrirait le 19 septembre un grand repas au populaire, au beau milieu du Pont-Neuf, sous la statue du roi Henri.
LES TROTTOIRS DU PONT-NEUF, XVIIIe SIÈCLE
Les tables devaient être dressées dans l’espace entouré de grilles sous le cheval de bronze. Il avait acheté un bœuf pour pièce de résistance, six cents cervelas et suffisamment de vin pour faire passer ces victuailles. Or le gros Thomas avait sans doute négligé de se munir de l’autorisation du lieutenant de police, car les premiers convives arrivés au jour dit furent les archers de Monsieur le lieutenant, qui saisirent tables et victuailles et firent même défense à l’amphitryon de paraître de la journée sur le Pont-Neuf.
Mais à leur tour survinrent les vrais convives, ceux qui se promettaient de faire honneur à ce festin gratuit. C’étaient des crocheteurs, des gens des halles et des ports, et de pauvres diables apportant de longues dents au gros Thomas, véritable bienfaiteur des mâchoires. Ne trouvant nappe ni couvert, bouteilles ni écuelles à l’endroit indiqué, aucune apparence de victuailles, le chagrin d’avoir à rester sur leur appétit fit tourner leur civilité en fureur et ils s’en furent aussitôt vers le quai Conti devant le domicile du gros Thomas, pour l’accabler de reproches et d’injures.
Le gros Thomas ouvrit sa fenêtre et voulut apaiser l’émeute par un discours où il déplorait l’empêchement de force majeure et expliquait aux convives désappointés qu’ils ne pouvaient s’en prendre qu’à M. le lieutenant de police, mais ces explications satisfaisaient très peu les appétits, les gens ne voulaient rien entendre et criaient de plus belle. Au lieu de remerciements, le gros Thomas fut accablé d’injures. Comme il avait la tête chaude et de la poigne, ainsi qu’il le montrait si bien à sa clientèle souffrante, il se fâcha tout rouge et, sautant sur un gourdin, il ouvrit sa porte et tomba vigoureusement sur les manifestants. Les premiers groupes se dispersèrent en se frottant les épaules, mais le deuxième rang s’avança, remplaçant les injures par des cailloux. Le gros Thomas, ne se sentant plus de force à bousculer toute une populace, battit en retraite et se barricada chez lui. Bientôt une foule immense bloqua le quai, avec des cris et des injures dans les premiers rangs, de joyeux rires au second plan, surtout quand l’arracheur de dents, à bout de patience, exécutait une sortie avec sa trique. Finalement la force armée dut intervenir pour protéger la maison attaquée et dissiper les attroupements.